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07.05.2014

Wu-Tang Clan : Quand le Hip Hop veut rentrer au musée

Le projet du collectif de hip-hop Wu-Tang Clan est sans précédent. Estimant que « La créativité est devenue jetable et sa valeur dépouillée », il lance à l’occasion de leurs 20 ans de carrière un nouvel album, tiré à un seul et unique exemplaire, présenté comme une œuvre d’art contemporaine.

C’est un projet engagé qu’ont entrepris les neuf membres du collectif Wu Tang Clan depuis plusieurs années déjà : éditer et vendre une seule copie de leur prochain album The Wu – Once Upon a time in Shaolin. Composé de trente-et-un morceaux, encastré dans un coffret d’argent réalisé par l’artiste Anglo-marocain Yahya, il sera, avant d’être vendu, exposé dans des musées, galeries et autres espaces d’exposition lors d’une tournée mondiale. L’objectif est de faire de leur album une performance muséale à l’instar de toutes les œuvres d’art contemporain, plus valorisée selon eux que la musique. L’exposition (où/quand) permettra d’écouter la totalité de l’album, mais une unique fois seulement, de la même manière que l’expérience que l’on fait d’un tableau ou d’une sculpture ne dure que le temps d’une visite.

Avec cette initiatique, Wu-Tang Clan espère ouvrir le débat sur la valeur de la musique. « L’exclusivité, face à la réplication en masse, vaut-elle vraiment la différence de 50 millions de dollars qu’il existe entre un micro et un pinceau ? » s’interroge le groupe dans son manifeste, publié sur le site dédié au projet. En revenant au processus créatif originel, à savoir celui d’une œuvre unique, le groupe interroge le chaîne de valeur de l’industrie musicale : la production industrielle de musique, la diffusion en masse, parfois gratuite, la reproduction numérique et les modèles économiques qui ont abouti à faire de la musique un art mineur, et dont la valeur a « été réduite à zéro ». A rebours de ce constat,  le collectif a pris le parti de l’exclusivité, de la rareté et de l’artisanat, tout en admettant « sacrifier » la joie de partager leur musique avec le public, pour une plus grande promesse : celui de (ré)élever la musique au rang des Beaux-arts.

Le choix doux-amer de la musique privatisée. L’album à diffusion unique que Wu-Tang Clan propose n’a donc pas vocation à être diffusé, mais à prendre de la valeur lors de ses futures reventes. Sauf, bien sûr, si l’heureux propriétaire décide généreusement de diffuser un contenu qu’il aura payé une somme astronomique : un acheteur potentiel a d’ors et déjà proposé 5 millions de dollars pour acquérir l’œuvre musicale, tandis que quelques 550 fans ont à ce jour décidé de se mobiliser et de créer un pot commun sur Kickstarter afin de l’acheter à plusieurs et de le remettre entre les mains des internautes, gratuitement. « Bienvenue dans un ancien monde » conclut le manifeste de Wu-Tang Clan.

Camille Gauthier.

Crédit photo : NRK-P3