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09.07.2013

Une éducation généraliste… sans les arts?

Les nouvelles études artistiques et pratiques culturelles sur les campus universitaires américains 

Les Etats-Unis: foyer de la statue de la liberté, de Hollywood, et de l’éducation généraliste. Cette dernière caractéristique nationale désigne un système d’éducation supérieure à vocation non-professionnelle dispensé aux étudiants jusqu’à la licence.  Si l’aura de l’antiquité grecque plane encore au-dessus des universités américaines, un clivage se creuse néanmoins entre les humanités, les sciences et les arts, qui formaient tous trois partie intégrante de l’enseignement dans la Grèce antique. En effet, les disciplines artistiques, qui devraient figurer comme matières dans une éducation généraliste, se débattent pour tenir à flot dans une économie qui guide les étudiants vers des buts plus lucratifs.

« Education généraliste » est une expression fourre-tout, car les études étendues que le terme suppose attirent le high-schooler (lycéen) indécis. Cependant, le terme devient mal à propos, car les arts ne sont plus mis en valeur dans ce système d’éducation supérieure. Les diplômés récents de théâtre, d’arts visuel ou graphique font face à un taux de chômage qui frôle les 7%[1] ; c’est pourquoi les étudiants de première année choisissent de se spécialiser dans des disciplines autres que les arts. Ils se laissent attirés par les matières les « plus essentielles » selon une étude récente de Forbes[2], notamment l’ingénierie, l’informatique et l’économie. L’estimation est probante : certaines universités au système généraliste en viennent à remplacer leur programme de spécialisation artistique par des cursus en parallèle, ce qui force les étudiants partants et ambitieux à coupler leurs études de sciences dures ou de sciences politiques avec leur domaine artistique de prédilection.

Alors que ce changement peut paraître alarmant aux yeux des défenseurs du mouvement de « STEM à STEAM »[3], les étudiants et les universités risquent d’avoir fait le bon calcul. Cette transition répond au besoin de spécialisation dans une discipline qui assure des débouchés, tout en permettant à l’étudiant de contribuer à l’économie créative soutenue par les défenseurs de STEAM. Par conséquent, une question se pose : lorsque l’expression artistique s’adapte à la « nouvelle norme » des universités américaines, quelles sont les plateformes où émergent les réactions à ce changement ?

Les étudiants gèrent un programme académique chargé qu’ils tentent d’alléger avec un horaire sain, équilibré par des activités extra-scolaires. Par exemple, en arrivant à la foire d’activités de l’université de Princeton pendant la première semaine de cours, il est frappant de voir les 300 associations d’élèves qui y sont représentées, toutes recevant le soutien du Office of the Dean of Undergraduate Students, et dont plus d’un tiers sont dévoués à une pratique culturelle (artistique, linguistique, héritage culturel). De plus, toutes les organisations de danse et de théâtre sont rassemblées dans une association appelée la Princeton Performing Arts Council, qui travaille en collaboration avec la Lewis Center for the Arts, un département académique qui encourage les productions expérimentales dans les arts du spectacle. Ainsi, il existe un rapport dynamique entre l’université en tant qu’institution académique et les initiatives des étudiants en ce qui concerne les pratiques artistiques. Un étudiant peut suivre des études de physique tout en se plongeant dans la poésie ou le violon.

Ces activités restent ainsi indépendantes d’études ‘académiques’ et permettent aux étudiants de pratiquer les arts par pur plaisir et pour l’art en soi. Les groupes d’étudiants mettent en scène plus de 100 spectacles, rencontres et autres évènements par an, transformant ce centre de foisonnement intellectuel en un lieu de création culturelle. Ces spectacles sont également ouverts à la communauté de Princeton ; les arts deviennent ainsi un pont entre l’université et son public environnant. Tous ces efforts sont reconnus par l’université, comme le témoignent les remarques de Shirley Tilghman, Présidente de Princeton qui félicita les étudiants de dernière année d’avoir « rempli le campus des sons glorieux de la musique, de la splendeur et de l’exubérance de la danse, et du pouvoir du théâtre d’illuminer et de divertir ».

En plus de la tradition d’éducation généraliste que les Etats-Unis ont hérité de l’Antiquité, le pays a également absorbé les concepts d’Aristote, placere et docere, à l’origine appliqués à la tragédie classique. Ces notions ont été transposées à un monde universitaire où les étudiants cherchent un équilibre entre leurs études et leur temps libre. A force de se projeter dans l’avenir intimidant dicté par le marché de l’emploi, l’étudiant risque de perdre de vue ce qui rend son quotidien véritablement heureux. La pratique artistique peut ainsi répondre au  troisième – et souvent négligé – concept exprimé dans la Poétique : movere, la capacité d’émouvoir un public. Les arts, qu’ils soient étudiés comme spécialité, en cursus parallèle ou pratiqués en activité extracurriculaire, offrent un sens de l’esthétique nécessaire pour modeler et faire bouger le monde de demain. Une éducation généraliste n’assure pas forcément un emploi immédiat suite à l’obtention d’un diplôme, mais elle assure une sensibilité humaniste pour toute une vie.              

 

Madeleine Planeix-Crocker 




[3] STEM: science, technology, engineering, and mathematics and STEAM: science, technology, engineering, arts, and mathematics