Culture is future » Financements et modèles économiques

19.02.2013

Les nouveaux parrains de la culture

Depuis de nombreuses décennies, l’Europe a affirmé le modèle de la subvention publique dans le secteur culturel comme le plus pertinent du point de vue économique. Mieux : celle-ci est devenue source de légitimité pour les artistes. La crise actuelle induit la recherche de nouveaux financements ; alors à qui profite ce transfert de légitimité ?

Palerme, le samedi soir, place Garraffello : des milliers de passants se retrouvent à un concert hebdomadaire financé par des organisations mafieuses, et c’est le cas de nombre de manifestations culturelles en Sicile. Bien entendu, la formule ne peut pas être retenue comme modèle. La subvention mafieuse reprend toutes les modalités de la subvention publique en changeant simplement sa justification éthique et maintient l’événement dans un ancrage local et une nécessaire confidentialité qui confine à la subculture.

Dirigeons alors notre regard vers un Etat comme le Liban qui a complètement abandonné la culture au secteur privé depuis la guerre civile. Le modèle fonctionne bon an mal an, mais il demeure asymétrique. Les entreprises investissent majoritairement dans les arts plastiques, considérés comme une valeur refuge, délaissant les arts vivants. Résultat : le pays perd de nombreux artistes. Le dramaturge Wajdi Mouwad ou le compositeur Ziad Moultaka ont pris le chemin de l’exil. Venus de tout le monde arabe, leurs confrères affluent, notamment en direction de la France, un pays qui peut leur offrir un tremplin international –en témoigne l’exposition Paris et l’art contemporain arabe (Villa Emerige, 2011).

Aujourd’hui, c’est une nouvelle recette qui tend à s’affirmer : celle de la contribution individuelle. Elle nous arrive de l’économie numérique et offre au consommateur une nouvelle place dans le système de valeur : philanthrope quand il s’agit du patrimoine (on pense au succès de la levée de fonds du Louvre pour l’acquisition des Trois Grâces de Cranach), investisseur quand il s’agit de la musique (entre autres Mymajorcompany). Ce modèle se développent ; de nouvelles formes s’inventent, y compris dans le domaine des arts vivants. Preuve en est le succès de l’occupation depuis dix-huit mois du plus vieux théâtre romain, le Teatro Valle. Menacé de fermeture par la mairie qui voulait transformer le lieu historique en restaurant, l’espace a été investi illégalement par une centaine de jeunes artistes et techniciens italiens, immédiatement soutenus par les plus grands noms de la scène italienne. Fonctionnant encore pour le moment grâce au bénévolat, ce théâtre autogéré reprend le modèle numérique du crowd-funding et le reproduit dans le monde physique.

Face à ces évolutions, le spectateur est-il conduit à être de moins en moins passif ? Devenu simple consommateur de biens culturels, il tend maintenant à devenir investisseur, parfois militant. Ce mouvement s’accompagne d’un effacement de la volonté politique et d’une partie de ses prérogatives : la légitimité artistique se gagnera-t-elle, à nouveau, par la voie du plébiscite ?

 

Pour en savoir plus sur Paris et l’art contemporain arabe

Pour en savoir plus sur le Teatro Valle Occupato

 

Roman Kudelka‏

Photo : Teatro Valle, Roma – crédits image : Geomangio.