Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

15.10.2013

L’art aux mille ruses

« Aujourd’hui nul besoin d’aller à l’université, de se balader avec son portfolio, de faire de la lèche aux galeries et leurs nuées de prétentieux, pas besoin non plus de coucher avec quelqu’un d’influent. Tout ce qu’il vous faut c’est quelques idées et une connexion haut débit. Pour la première fois le monde bourgeois de l’art appartient au peuple. Il s’agit d’en faire quelque chose. »

Banksy

Il est peut-être l’artiste le plus traqué de l’histoire. Un mystère qu’il entretient lui-même savamment. Son œuvre est recherchée, au sens propre, car son lieu d’exposition est par définition aléatoire. Le street artist Banksy, l’un des plus médiatisés et admirés de sa génération, revient sur le devant de la scène. Tous les matins du mois d’octobre, les new yorkais découvrent l’une de ses nouvelles œuvres : Brooklyn, Lower East Side, Manhattan…  A chaque fois une nouvelle surprise, une création étonnante et un message (parfois) sarcastique.

Au début du mois, Banksy a inauguré sa saison new yorkaise. Le 5 octobre, il transforme un camion de livraison en une sorte d’Eden : arc-en-ciel, jungle, musique tahitienne, etc. Il déambule doucement dans les rues, au petit matin. L’artiste le conduit-il lui-même ? C’est ce que croit savoir un passant, qui surprenant le chauffeur en panne d’essence, le photographie. En un clin d’œil, le visage d’un homme comme les autres fait le tour du monde. Elle est reprise dans tous les grands quotidiens nationaux français (Le Monde, Le Figaro, et d’autres). Banksy enfin démasqué ? C’est dire le succès qu’a rencontré cet artiste, qui se joue du « buzz médiatique » et d’à peu près tous les mécanismes de marché pour composer une œuvre originale et singulière.

Car Banksy est un fantôme. Personne ne semble connaître son identité, et pourtant celui qui a été désigné comme le plus grand artiste britannique vivant par ses pairs continue à travailler tranquillement, alternant des mois de silence prolongé et des moments de grâce. Plusieurs identités probables ont circulées : certains semblent même penser qu’il pourrait être l’alter ego de Jeff Koons, c’est dire jusqu’où va l’hystérie collective.

 

Mais, au-delà de la question de son identité, qui est vraiment Banksy ? Un artiste qui a investi tous les champs de la culture moderne et classique, qui a sorti son art de la rue comme des musées pour aller partout. D’un piratage de la Tate Gallery à un passage sur le mur israélo-palestinien,  de la peinture à la sculpture, d’une exposition majeure à Los Angeles à l’investissement –au sens propre- du musée de Bristol, sa ville natale, Banksy est omniprésent sans être jamais là où on l’attend. Un « complexe de Dieu » en quelque sorte.  Dans la réalité, il s’est imposé comme un Robin des Bois de l’art.

D’abord simple taggeur, Banksy commence à se faire connaître à Bristol, par des fresques murales étonnantes. Un manifestant jetant un bouquet de fleur en guise de cocktail molotov devient son emblème. Peu de temps après, il investit les grands musées londoniens et y dépose de faux Monet avec des Nymphéas agrémentés de caddies de supermarché et divers autres déchets, des paysages de Turner avec un détail en plus (un pylône de télésurveillance, un baril de déchet toxique, un membre du Klu Klux Klan pendu à un arbre, etc.).  Après, c’est une exposition dans sa ville natale en 2009, qui n’est pas la plus riche d’Angleterre, et qui connaît un succès monumental alors que l’artiste ne demande qu’une livre sterling en guise d’honoraire. Puis un film, Faites le mur !, où il met le monde de l’art face à ses contradictions en montant un énorme canular.

Très vite célèbre mondialement, le street artist est devenu bankable, et tout le street art avec lui. Le marché s’empare de Banksy, ses œuvres se vendent à prix d'or. En 2007, il vend une œuvre co-signée avec Damien Hirst pour un montant de 1,8 million de dollars. Ce qui ne l’empêche pas, dimanche dernier sur un marché de Central Park, de vendre anonymement des pochoirs originaux signés à 60$ pièce ; il n’en a vendu d’ailleurs que quelques uns, attaquant une nouvelle fois le marché de l’art et ses méthodes.

 

En dehors des innombrables anecdotes, vraies et fausses, qui circulent sur le personnage, Banksy ouvre un autre chemin pour une culture du XXIe siècle, urbaine, physique, engagée. Son œuvre, gratuite et démocratique par essence, est fondée sur l’idée que l’art doit porter un message, mais que cet engagement doit rester empreint d’une subjectivité assumée. Ses messages, contradictoires et provocants, impliquent toujours un double sens qui les neutralise, et qui les réduit à la poésie pure.

A New York, en ce mois d’octobre, Banksy franchit une nouvelle étape, en faisant de la ville un musée (éphémère), à part entière. Tous les jours, c’est une nouvelle œuvre, accompagnée d’un numéro de téléphone, gratuit évidemment, qui est apposé près du nouveau graffiti en guise d’audio guide. Grâce à son travail, Banksy a fait d’une pratique immémoriale un art à part entière, il a su se faire le porte-drapeau d’une contre-culture  qui ne cherche à intégrer aucun système si ce n’est celui de la contradiction. Insaisissable à la manière de l’Ulysse homérique dont les dieux eux-mêmes ne savent pas s’il dit une vérité ou un mensonge, Banksy introduit doucement au sein du marché de l’art un vrai cheval de Troie.

 

Roman Kudelka

 

http://www.banksyny.com/

http://www.banksy.co.uk/