Culture is future »

22.11.2013

#FA2013 : Le point de vue de Virginie Spies (Semioblog)

Virginie Spies, sémiologue, maitre de conférences à l’université d’Avignon et bloggeuse sur Semioblog, participe au Forum d’Avignon 2013. Elle revient sur ce qui l’a marqué.

Le pouvoir appartient à ceux qui sont audibles

Abordée pendant le Forum d’Avignon, la question des pouvoirs de la culture mérite aussi un éclairage communicationnel.

Par pouvoir, on a coutume d’entendre le pouvoir de l’état, celui de l’administration, et en matière de culture et de médias, le pouvoir des grands groupes et des entreprises (privées ou non) qui exercent leurs fonctions. On a parfois tendance à oublier cette acception de Michel Foucault, qui parle du pouvoir comme d’une relation entre partenaires. Le pouvoir se stabilise à travers un dispositif d’où découlent des règles à l’intérieur de communication. En ce sens, le pouvoir s’exerce dans une situation, et au sein d’une société.

Dès lors, le pouvoir ne peut s’exercer que dans le cadre d’une relation. Sans elle, pas de pouvoir, et pas d’issue pour une quelconque communication. Ainsi, lorsqu’il étudie TF1 et son discours, le chercheur Jean-Pierre Esquenazi observe que le pouvoir d’un média consiste à déterminer des individus à devenir des publics de ce média. Aussi, ajoute-t-il, « la relation médiatique, comme relation de pouvoir, se définit à partir d’une obligation de communication : le pouvoir est ici d’imposer ou plutôt d’induire la mise en communication ».

Avec le succès croissant des réseaux sociaux et donc de la possibilité, pour les publics, de prendre la parole  et de se faire entendre, nous sommes face à une nouvelle configuration du monde médiatique et culturel. Est-ce pour autant un bouleversement ? Pouvons-nous considérer que le public a pris le pouvoir ? Le fait qu’il entre dans la boucle communicationnelle signifie-t-il que c’est lui qui a pris la main ?

Si, comme le montrent les études produites dans le cadre du Forum d’Avignon, tout le monde (ou presque) peut aujourd’hui, via le web, proposer ses œuvres ou commenter celles des autres, il n’en demeure pas moins que tout le monde n’est pas audible, et que si les choses ont évolué, le pouvoir n’est pas dans la main de tout le monde.

Prenons un exemple. Lorsque les téléspectateurs commentent sur Twitter des programmes qu’ils regardent à la télévision, ils n’ont pas pour autant le pouvoir sur ce programme. Ils peuvent toujours dire tout le mal qu’ils pensent de ce qu’ils regardent, il est peu probable que la chaîne en tienne compte, sauf si l’audience n’est pas au rendez-vous. Sur Twitter, les commentaires qui vont avoir de l’écho vont être ceux des personnes qui sont beaucoup suivies, et bien entendu, ceux des célébrités, parmi lesquelles, des journalistes.

Dès lors, écrire, créer, commenter la culture ne signifie pas forcément avoir pris le pouvoir. Le pouvoir continue d’appartenir à ceux qui sont visibles, et au-delà de tout ce qu’ils nous apportent, les réseaux sociaux permettent aussi aux grandes institutions déjà installées de maintenir leur pouvoir, en poursuivant et en maintenant leur communication dans d’autres lieux. Plus que jamais, le pouvoir appartient à ceux qui sont visibles, qui peuvent être entendus, qui sont audibles.

 

Virginie Spies.

 

A propos de Virginie Spies

Virginie Spies est maître de conférences à l’université d’Avignon. Sémiologue et analyste des medias, elle est l’auteur de l’ouvrage "Télévision, presse people : les marchands de Bonheur" (INA – De Boeck). Ses recherches actuelles portent sur les liens entre la télévision et les réseaux sociaux.

Son blog : http://semiologie-television.com/

Sur Twitter : @semioblog