Culture is future » Innovation et numérique

26.06.2013

Dématérialisation numérique des spectacles du vivant

Au cours de leur pas de deux intitulé Mr. et Mme. Rêve, Marie Pietragalla et Julien Derouault, solistes de la Compagnie Pietragalla – Derouault, sont progressivement occultés par les faibles lumières qui divisent leur spectacle de deux heures en 17 scénettes ; leur présence physique sur scène est remplacée par une représentation numérisée de leurs corps, projetée sur un écran. L’artiste sur scène devient ainsi un danseur virtuel.  Les images calquées et redéfinies sont l’œuvre de Dassault Systèmes – the 3D Experience Company – qui, en 2005, a décidé d’orienter son travail dans le domaine du software vers des projets interdisciplinaires et collaboratifs. Au fur et à mesure que la frontière entre le réel et le virtuel s’efface, les danseurs sont également estompés. La technologie semble prendre le dessus sur la présence physique de l’artiste dans le spectacle, ce qui risque de contredire les objectifs d’un tel projet collaboratif. L’échange entre les spectacles du vivant et le numérique est-il vraiment équilibré, permettant ainsi un dialogue dynamique et innovateur ? Ou bien, la dématérialisation progressive de l’artiste est-elle une conséquence inévitable de cet échange, contrairement aux arts plastiques où ce sont les œuvres – et non pas les créateurs – qui perdent la spécificité de leur support suite à la numérisation ?

Une véritable retranscription ? Selon ces collaborateurs – danseurs et ingénieurs - une cohésion se retrouve au cœur du travail : « la danse apporte de la sensibilité naturelle à l’image, l’image décuple la poésie du geste ». Présenté en tant que tel, le dialogue semble en effet équilibré, ce qui permet au duo danseurs-ingénieurs d’atteindre son but de créer un « nouveau langage scénique » en utilisant la technologie pour reformuler la tradition artistique du spectacle. Lorsque les danseurs tracent dans l’espace des mouvements éphémères, la technologie les saisit en images figées sur l’écran, les déconstruisant en photographies stroboscopiques. L’effet visuel est étonnant et captive le spectateur, tout en décontextualisant les danseurs maintenant placés sur une surface plane.

3D : le digital, la diversité et le divertissement. De tels effets spectaculaires répondent aux demandes croissantes de divertir un public diversifié par un accès plus facile et moins coûteux aux produits numériques : 83% des organisations artistiques à but non-lucratif qui ont répondu au questionnaire du Pew Research Center[1] affirment qu’en 2013 l’internet et la technologie « rendent les publics plus divers ». Le numérique attire car il interpelle le spectateur dans une expérience visuelle qui non seulement le fascine, mais également qui en exige une participation active. De nouveaux publics cherchent donc une expérience similaire dans les spectacles du vivant, une tendance qui a mené à la transition du spectacle en tant qu’événement auquel on assiste à une expérience que l’on vit. Divertir le spectateur au cours de deux heures  – et non plus seulement l’interpeller, le provoquer – devient un but primaire dans la collaboration art-numérique, comme le reconnaît 92% des organisations boursières de la NEA : « Les événements artistiques doivent être plus interactifs et participatifs pour le public et leur offrir un accès aux coulisses de tout spectacle ».

Le numérique, un nouvel acteur?  De surcroît, cette nouvelle tendance dans la pratique artistique a pour effet de mettre en question le rôle de l’artiste en tant qu’individu. La force du numérique présentée sur scène fait plus qu’ajouter au décor ; en effet, elle insuffle vie au  spectacle, s’imposant ainsi comme un personnage sur scène. Le deus ex machina qui fut source d’admiration en Grèce antique n’est maintenant qu’un effet simpliste face aux univers virtuels créés au théâtre contemporain. Néanmoins, tout comme l’Homme de pierre force Don Juan à quitter le plateau pour aller jusqu’en enfer, la « boîte magique » dans laquelle sont immergés Mr. et Mme. Rêve enveloppe la création des danseurs d’une buée opaque. L’univers virtuel est une preuve de la force d’imagination des ingénieurs Dassault, mais que deviendrait la chorégraphie si elle était entièrement séparée de sa contrepartie numérique ?

Il se peut qu’il soit trop tôt pour répondre à de telles questions. Cependant, cette interrogation deviendra de plus en plus pressante lorsque le spectacle du vivant s’appuiera de manière croissante sur les effets numériques. Pour le moment, le statut de danseur et d’acteur n’est pas menacé par la vague numérique et pourrait même évoluer naturellement en parallèle au progrès technologique, comme l’ont fait les arts plastiques, ce qui pourrait donner lieu à un nouveau… pas de trois ?   

 

Madeleine Planeix-Crocker