Culture is future »

05.12.2011

DEBAT 2011 - Prescription et référencement culturel - Interview de Bruno Racine, Président de la Bibliothèque Nationale de France

« Soyons volontaires : n’allons pas commettre des erreurs telles que nous risquons de tout perdre »

 

Quelles sont les missions de la BnF ? En quoi le référencement et la prescription des œuvres culturelles ont-ils évolué ?

 La BnF a trois missions principales : collecter, conserver, diffuser le patrimoine éditorial français. 

Sur la mission de collecte, l’approche de l’institution est à la fois encyclopédique et universaliste. Nous recensons de manière exhaustive le patrimoine éditorial français (écrits, cartes et plans mais aussi les sites internet .fr, …). Concernant le patrimoine d’autres pays, l’approche est bien entendu sélective.

La mission de dépôt légal, qui remonte au XVIe siècle, est réellement exhaustive depuis plus de deux siècles. Elle est obligatoire pour tout producteur, éditeur, imprimeur, distributeur.

Concernant la mission de diffusion, celle-ci était traditionnellement malthusienne, puisque réservée à des chercheurs accrédités. Depuis quinze ans, avec la construction du site François-Mitterrand, l’institution s’est ouverte au grand public. Depuis quatre ans, nous avons voulu en outre rendre le patrimoine massivement accessible en ligne, sans aucune attache physique. La mutation est considérable : nous sommes passés de quelques milliers de cartes de lecteurs à des millions de visites annuelles de notre bibliothèque numérique Gallica. La dimension est désormais mondiale. 

L’univers numérique nous oblige à repenser de manière fondamentale les outils de référencement et d’accès aux ressources. L’usage du catalogue est surtout le fait d’experts. Dans l’univers numérique, le contenu est atomisé. Le livre reste un objet accessible dans sa cohérence globale mais il devient aussi un « réservoir » de données instables et fragmentées. Tout le défi est de réussir l’un et l’autre : respecter l’unité organique d’une pensée telle qu’un livre papier la matérialise et en même temps faciliter l’accès aux informations que l’on peut rechercher ou exploiter, indépendamment de la pensée d’ensemble. Cela conduit naturellement à une refonte de nos outils. Dans le monde physique, la question de l’ordre est essentielle et obligatoire. Dans le monde numérique, la contrainte d’un ordre unique n’existe plus. Il s’agit en revanche de permettre une multitude d’ordonnancements et de recompositions. La qualité des données descriptives du contenu est alors essentielle. D’où le rôle essentiel des bibliothèques. 

Face à l’arrivée de nouveaux mécanismes de référencement et de prescription dans l’univers numérique (référencement naturel des moteurs de recherche, réseaux sociaux, achats groupés, concurrence de nouveaux acteurs sur la numérisation, …), quelle est la stratégie de la BnF ?

A l’échelle d’une institution comme la BnF, la partie ne fait que commencer. Nous observons tous la percée d’acteurs qui deviennent dominants un moment mais, globalement, le marché reste concurrentiel et fluide. En France, notre horizon est l’exhaustivité et le bon référencement des œuvres. Prescrire n’est pas la mission première de la BnF, la liberté du chercheur est essentielle. Je préfère parler de la valorisation méthodique de nos richesses. L’objectif d’exhaustivité à  long terme doit bien sûr s’accommoder du principe de réalité. Le volume des collections à mettre en valeur est tel que nous devons procéder selon un ordre de priorité. Tout en accroissant sans cesse le nombre de documents présents sur Gallica, nous visons aussi à renforcer la convivialité, que ce soit pour de simples curieux ou des chercheurs très spécialisés qui peuvent s’approprier nos contenus. 

En matière de référencement, deux approches sont possibles. La première part des mécanismes actuels de référencement ou de signalement sur Internet, où les moteurs de recherche et les réseaux sociaux établissent la règle du jeu. Le but est alors de s’appuyer sur eux pour faire en sorte que les œuvres soient le plus visibles et que se créent des communautés vivantes d’utilisateurs. La seconde approche consiste à mettre en place des outils ad hoc. La BnF a choisit cette double voie : jouer la carte des moteurs de recherche et des réseaux sociaux existants et, en parallèle, contribuer à l’émergence d’un univers autour des livres, des périodiques, des cartes, des images, des documents sonores et multimédias, des sites Web, qui permette de multiplier considérablement les voies d’accès à ces différents contenus. C’est tout l’enjeu de l’appel à partenariat que la BnF a lancé sous l’égide du Ministre de la Culture et du Commissaire Général à l’investissement. Pour ouvrir le patrimoine au plus grand nombre, le faire connaître et circuler, il ne faut pas s’enfermer dans une logique étroite, il faut au contraire combiner les approches.