Culture is future »

16.09.2014

Contribution : "Qui peut réguler mes données ?" par Rémi Bouton

Nos données personnelles sont ce que nous avons de plus précieux. Celles qui concernent nos activités culturelles en font évidemment partie, d'autant qu'elles permettent d'en savoir beaucoup (trop) sur nous-mêmes.

Imaginer un seul instant que l'on puisse un jour croiser et compiler les informations sur la musique que nous avons écouté mais aussi celle que nous avons zappé avec tout ce que nous avons lu, y compris les romans non terminés, les articles de presse partagés, les pages annotées ou sautées, mais aussi notre consommation de radio, de télévision, de films ou de jeux vidéos est effrayant. Aucun doute que ces données constituent une empreinte unique et intime à laquelle nous n'avons aucune envie que qui que ce soit accède sans notre autorisation.

Comment encadrer ces nouvelles pratiques que la technologie démultiplie ? Pas facile, d'autant plus que le public sera de plus en plus enclin à stocker dans le cloud ainsi qu'à partager ses données sur le net et le mobile. C'est tellement plus simple, et utile quand il s'agit d'améliorer la recommandation de musique, de films, de livres... ou le partage de ses émotions avec ses amis. Imaginez que l'on puisse un jour utiliser des extraits choisis de son « empreinte culturelle » pour trouver (enfin) l'âme soeur sur les réseaux de rencontres... Qui refuserait de s'en servir ?

Ce qui nous inquiète collectivement, nous sommes nombreux à être prêts à le faire personnellement, quitte à prendre le risque d'être ainsi observés, décortiqués, mesurés par des majors du marketing et de la publicité, spécialistes du Big data. Nous sommes ainsi souvent les premiers à accepter de confier nos données à différentes applications ou opérateurs, sans savoir vraiment ce qu'ils en font, de la même manière que nous ne nettoyons jamais les cookies de nos navigateurs ou que nous ne faisons pas l'effort de chiffrer nos mails. Et dans la vie réelle aussi : combien de citoyens sont ravis d'utiliser de multiples cartes de fidélités à l'enseigne de magasins qui évidemment s'en servent pour traquer leur profil ?

Au delà de la nécessaire éducation des publics, il faut aussi compter avec l'évolution des moeurs. Enfant dans les années 70, je me souviens comme les premières caméras de surveillance nous ont inquiété, comme elle portaient atteinte à notre vie privée. Aujourd'hui, alors qu'il y en a beaucoup plus, plus personne ne les remarque. Même si ses propos étaient maladroits quand il  disait que le concept de vie privé est dépassé, Mark Zuckerberg, le fondateur de FaceBook n'avait pas complètement tort dans le sens où ce concept évolue en même temps que nous accédons à de nouveaux usages.

Ainsi, comme pour la consommation ou le partage de contenus, nous ne pouvons pas demander au réseau de nous offrir en ligne exactement le même service et les mêmes garanties que ce que nous avons dans la vie réelle. Et d'ailleurs, IRL nous sommes bien obligés de dévoiler certaines données personnelles quand nous "consommons" de la culture : quand un client lui achète un livre, le libraire a une bonne idée de son âge et de son milieu socio culturel. Cela fait même probablement partie des éléments qu'il intègre dans sa stratégie de recommandation. Aller dans un magasin, c'est nécessairement fournir des données personnelles au vendeur !

Au delà de la question de la vie privée, comment qualifier ces données ? Faut-il créer une exception culturelle dans les données personnelles ? Et comment les définir ? Qu'est ce qui serait culturel et qu'est ce qui ne le serait pas parmi les traces que nous laissons sur les réseaux ? L'achat d'un livre oui, mais celui d'un billet de train vers ma maison natale non ? Un billet de théâtre oui, mais un bon repas dans un restaurant étoilé non ? L'écoute d'une chanson oui, mais la vision d'un match de foot non ? Est-il judicieux, de chercher à isoler ce qui serait culturel parmi nos données personnelles. Faut-il ajouter une exception culturelle à la problématique du respect de la vie privée ?

Bien sûr, certains imaginent protéger nos données personnelles culturelles en même temps que la propriété littéraire et artistique. L'idée est intéressante, et elle permettrait sans doute de faire comprendre à de nombreux internautes les vertus du droit d'auteur. Mais à l'inverse, il n'est pas certain que le statut du droit d'auteur apporte une bonne protection pour nos données privées. Le débat est ouvert...

Quoi qu'il en soit, il faut encadrer les usages et pour ce faire, il est nécessaire d'inventer des formes modernes de régulation, adaptées aux réseaux, plus dynamique, plus évolutives, plus interactives et participatives.

Car avant de parler de données personnelles, la question qui se pose est celle de la capacité des états à agir et à réguler l'activité sur les réseaux. L'ancien monde peut-il réguler le nouveau monde ?

Nos démocraties sont-elles suffisamment bien outillées pour réguler les réseaux numériques ou bien doivent-elles commencer par faire leur propre révolution ? Peut-on construire une ligne Maginot des données personnelles aux frontières de la France voir de l'Europe ? Comment imposer nos règles aux GAFA ?

A ce titre, la manière dont la décision sur le droit à l'oubli prise par la Cours européenne de justice (CJUE) en mai dernier a conduit Google à être seul décisionnaire et donc, le seul à détenir et enrichir un fichier de tous les européens qui demandent à être "oubliés" ainsi que les pages web concernées montre à quel point une tentative de régulation peut s'avérer désastreuse. Par cette décision notre régulateur suprême a fait de Google le seul juge et arbitre, lui donnant le pouvoir de censurer l'audience d'une presse pourtant libre.

On ne peut pas non plus s'intéresser à la protection des données personnelles sans s'interroger sur l'affaire Snowden et sur ce qu'elle a révélé : l'écoute à grande échelle et l'analyse systématique de métadonnées qui porte atteinte à nos vie privées. Alors qui doit être le régulateur ? L'état qui lui-même organise ces contrôles ?

S'agissant de leurs données personnelles, on peut comprendre que certains citoyens considèrent qu'ils n'ont pas plus de bonnes raisons de faire confiance à leurs institutions, leurs lois, leurs gouvernement qu'à des opérateurs mondialisés dont ils sont les clients et dont ils savent qu'ils feront tout pour leur rendre le meilleur service possible.

Le débat sur les données personnelles et culturelles est ouvert et c'est d'abord celui de notre souveraineté sur les réseaux numérique mais aussi celui de l'accès à l'information et de l'éducation des publics. En ce sens, ce Forum d'Avignon est une excellente initiative.

À propos de Rémi Bouton

Rémi Bouton est journaliste

Pionnier des radios pirates, journaliste et enseignant spécialisé dans les industries culturelles et les médias, il s'intéresse particulièrement à la manière dont ces industries, et particulièrement la musique et la presse, évoluent avec les nouvelles technologies numériques et les nouveaux usages.

Il a notamment travaillé pour Oui FM, Billboard, Ecran Total, Reed Midem, Naïve, Ministère de la Culture, AOL, Real Networks, Bureau Export de la Musique, Irma, Tous Pour La Musique, Paris Mix...

Il anime débats et conférences, blogue, enseigne et délivre diverses formations professionnelles.

Son blog : http://blogs.lexpress.fr/la-guerre-du-bouton/

Sur Twitter : @rbouton