Culture is future » Financements et modèles économiques

10.10.2013

Contribution : "Musique et numérique, du tsunami au vent d’optimisme" par David Lacombled

La musique a été le secteur culturel qui a subi le premier ce que l’on peut appeler « l’invasion numérique ». Avant même l’avènement grand public d’Internet, elle a essuyé les plâtres avec la naissance du CD (Le Compact Disc inventé conjointement par Sony et Philips) commercialisé à l’orée des années 80… Déjà avec le CD, le numérique était dans la place permettant une reproduction fidèle - sans perte d’information comme c’était le cas avec la cassette audio - et ouvrait ainsi la voie à une forme de dérégulation, via le piratage qui pouvait s’exercer de façon bien plus aisée et efficace…

 

Puis, avec Internet et l’invention du format de compression mp3, ce fut le choc du peer to peer. Pour les majors le cauchemar soudain devenait réalité avec la possibilité - infinie et illimitée - de s’échanger des fichiers numériques et de télécharger à volonté - et pour certains pirates de façon quasi industrielle - les morceaux de musique et des albums entiers. 

Cette dérégulation technologique a produit un choc et obligé l’industrie musicale à se redéfinir totalement. La chaîne entière de la musique était bouleversée. Et les rapports entre les différents acteurs revus sur des bases nouvelles. Avec un Yalta en pleine recomposition. Le disque perdait du même coup de par la chute des ventes en volumes sa place centrale de pierre angulaire. Alors que les concerts n’étaient perçus que comme des vecteurs promotionnels des disques (et financés en grande partie par les maisons de disques), depuis quelques années un renversement s’est opéré : le disque ne constitue pour ainsi dire qu’un support pour les concerts - la musique live - devenus le fer de lance de l’industrie musicale. L’utilisation dans un spot publicitaire pouvait devenir un levier puissant de ventes ou d’exportation pour un titre et un groupe. Ainsi le groupe français Cocoon[1] qui avait été choisi pour illustrer une campagne internationale pour Volkswagen, a vu sa notoriété décoller, ses ventes grimper et les salles de concerts se remplir à l’étranger et notamment en Allemagne.

Signe de cette redistribution, sont alors apparus les mégamajors qui gèrent alors les artistes à 360° de l’édition au disque, en passant par les concerts, la publicité, les apparitions dans les films, à la télévision, etc.

Puis est apparu le streaming, nouvelle évolution/révolution permettant à tout le monde d’avoir accès illimité à la musique. Et comme le montre l’étude de l’Observatoire Orange-Terrafemina[2], le streaming est très bien installé dans les mœurs numériques permettant le partage et consacrant le glissement progressif de la notion de propriété (le disque) à celle d’usage (l’écoute sur tous les supports).

Mais là où l’on pouvait s’attendre à un nouveau « choc de décroissance » pour le disque, à un dérèglement total, à un lent et inexorable déclin de la filière musicale, définitivement vaincue par l’invasion numérique, de nouvelles opportunités semblent au contraire se présenter.

 

Avec le streaming les acteurs de la musique possèdent un outil qui leur permet de répondre à l’invasion numérique, par l’invention numérique.

L’intelligence des acteurs du streaming a été justement de repenser la musique comme un véritable ecosystème culturel. Le streaming permet de réactiver les besoins premiers par rapport à la musique : à savoir l’accès, le partage, la recommandation, l’organisation de communautés…Même s’il y a fort à parier que la 4G tuera l’iPod inventé par Apple. Avec l’iPod, vous aviez votre discothèque dans la poche. Avec la 4G, et donc un confort de streaming inégalé, vous aurez accès à toutes les musiques du monde.

Aujourd’hui, trois signes plus qu’encourageants témoignent d’un dynamisme retrouvé de la filière. D’abord les ventes physiques ont repris. Le Syndicat National des Entreprises Phonographiques annonce pour la première fois depuis longtemps - depuis 3 siècles, ironisent certains ! - au premier semestre 2013, une hausse du chiffre d’affaires du disque à 6,1% et semble confirmer un retournement de tendance.  Ensuite, phénomène réjouissant, on assiste au retour triomphal du vinyle. Les ventes de « galettes noires » ont progressé de 100% cette année et notamment auprès des plus forts prescripteurs musicaux à savoir les 18-24 ans. Et enfin le streaming et « l’iPodisation » de la musique loin de se limiter à l’écoute « juke-box », avec l’explosion des singles-kleenex et la disparition de l’artiste continue de promouvoir l’album qui reste encore et toujours d’actualité. L’album c’est l’incarnation - plus que le single - du statut et de la personnalité d’un l’artiste, la formulation d’une cohérence artistique. L’exemple du duo casqué Daft Punk est parlant : au-delà de leur hit planétaire Get Lucky, l’album Random Acess Memory[3] - varié, exigent et créatif - s’est lui aussi vendu à des millions d’exemplaires… devenant aussi record de vente en vinyle depuis 1999.

 

Finalement, le rapport entre le digital et la musique n’est pas linéaire. Le numérique n’est plus une menace pour la musique. Il fait souffler, non plus un tsunami, mais un véritable vent d’optimisme.

 

David Lacombled




[2] Observatoire Orange-Terrafemina http://bit.ly/1eGj1Av

[3] Daft Punk, Random Acess Memory http://www.deezer.com/album/6575789

 

 

A propos de David Lacombled 

Journaliste de formation, David Lacombled est directeur délégué à la stratégie des contenus du Groupe Orange après avoir été directeur de l’antenne et des programmes des portails. Il est également président du think-tank La villa numeris et auteur de l'ouvrage Digital Citizen (Plon).

Son site : http://www.lacombled.com

Sur Twitter : @david_lacombled