Culture is future » Innovation et numérique

14.08.2015

Contribution : "Musées et Instagram, mariage de raison ou de passion ?" par Marie Ballon

Les institutions muséales ont compris le potentiel des clichés partagés par leurs visiteurs. Des initiatives se multiplient, des stratégies se dessinent, quand une pratique amateur longtemps proscrite participe au rayonnement du patrimoine.

« Where technology meets culture »[1]

En 2015, la visite d’un musée ne se résume plus à un parcours passif à travers les expositions. La prise en photo et le partage de son parcours sont devenus pour le visiteur un moyen dynamique d’interagir avec le lieu, les collections et les autres visiteurs notamment via les réseaux sociaux. Une étude récente de Kurt Salmon pour le Forum d’Avignon 2014[2], montre de nombreux exemples où les musées – voire les villes – tirent partie de cette pratique pour renforcer leur attractivité et attirer de nouveaux publics. La ville de Bordeaux, par exemple, pour sa quatrième édition de sa Semaine Digitale, a signé un accord avec Wikipédia en organisant un Wiki Day avec 10 institutions muséales de la ville. Les bordelais ont été invités à contribuer à l’histoire numérique du lieu culturel. Cette initiative, regroupant rédaction d’articles et prise de photos pour les archives, a permis aux habitants et donc visiteurs de (re)découvrir les institutions culturelles bordelaises. Fidélisation, promotion, interaction, communication, médiation des nouveaux publics, autant d’attributs qui poussent les institutions patrimoniales à mettre en place des stratégies tournées vers l’utilisation du numérique. Le partage, que créent les visiteurs en postant les clichés sur les réseaux sociaux, contribue également à transformer les milliers de visiteurs virtuels en éventuels visiteurs réels, touchés par l’expérience vécue et partagée par d’autres avant eux.

Visit-acteur : une nouvelle expérience muséale[3].

La création n’est plus réservée aux artistes, les visiteurs deviennent, à leur tour, créateurs. Instagram et Twitter ont remplacé pinceaux, peintures, caméra et autres matériaux et sont devenus des outils d’expression artistique à part entière. Depuis février 2015, le Columbus Museum of Art propose une exposition de 300 photographies amateurs, sélectionnées dans le cadre du concours mondial #MobilePhotoNow. Une première exposition de photos entièrement générées par Instagram. Mais le Columbus n’est pas le seul à proposer à ses

visiteurs de créer. Le MoMa de San Francisco ou encore le Brooklyn Museum utilisent leur compte Instagram comme interaction avec leurs visiteurs en partageant des images de leurs événements et des lieux. En France, c’est le Museum de Toulouse qui a été le premier à utiliser cette nouvelle forme de médiation en proposant une campagne « Le museum vu par la communauté Instagram ».

Plus que des actions de communication, ces expositions sont de véritables outils de médiation du public. Symptomatique de la nouvelle expérience muséale, la #MuseumWeek, semaine de live tweet dédiée aux visiteurs qui arpentent les musées. La deuxième édition vient de s’achever et déjà les spécialistes parlent de changement de perception sur les visites d’exposition. Précisons d’abord que la #MuseumWeek a fait l’objet d’une couverture médiatique importante : 4 reportages TV, 10 sujets radios et environ 500 articles dans la presse. L’avant et l’après #MuseumWeek est, lui aussi mesurable. Avec 2 825 participants dans 77 pays, la chronique digitale[4] observe que c’est tout un écosystème qui a bénéficié de cet atout numérique. L’hypothèse d’une nouvelle ère muséale se dessine alors, ce, vers un « musée polymorphe ». Catherine Grenier dans son livre « Vers la fin des musées ? », évoque la crise qui touche les musées et propose de faire évoluer l’identité vers un musée monde, cité, campus, public, forum, un musée en lien avec les artistes et les visiteurs. « Le musée polymorphe se base sur un principe de dynamique interne qui met en mouvement ses collections, ses archives, ses fonds documentaires, ses productions éditoriales, son histoire, ses espaces, sa matière grise (…) À l’avenir, celui-ci ne sera plus enfermé dans les limites physiques et temporelles de sa collection (…) le musée devra devenir extensif, permanent et allier la fonction de conteneur à celle de producteur »[5]. La pratique interactive photographique désormais autorisée dans tous les musées français, sous réserve d’une « bonne conduite », participe à ce nouveau musée en train de naître sous nos yeux.

Marie Ballon, Master 1 Publics de la culture et communication, Université d'Avignon


[1] Slogan de la ville de Mons, capitale culturelle européenne 2015.

[2] Comment diffuseurs et institutions culturelles doivent-ils se réformer à l’ère numérique, Kurt Salmon pour le Forum d’Avignon 2014

[3] CLIC France, « L’innovation dans les musées et lieux de patrimoine en France et dans le Monde : cahier des tendances 2014 », publié le 13/02/15, consulté sur http://www.club-innovation-culture.fr/linnovation-dans-les-musees-et-lieux-de-patrimoine-en-france-et-dans-le-monde-cahier-destendances-2014/#viscrea

[4] @benben71, « #MuseumWeek, un changement de perception ? », publié le 28/05/14, consulté sur https://pasdehasard.wordpress.com/2014/05/28/museumweek-un-changement-de-perception/

[5] Catherine Grenier, La Fin des musées ?, Paris, Édition du Regard, 2013, p.80/83