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21.08.2015

Contribution : "Les tourments de l’image médiatique de Xavier Dolan" par Justine Ducos

Le Festival de Cannes 2014 a consacré et lancé la carrière internationale critique et commerciale de son film Mommy. Pourtant les relations de Xavier Dolan avec les médias sont tumultueuses. Retour sur l'image d'un créateur d'aujourd'hui.

Coup de foudre médiatique

Avec J’ai tué ma mère, en 2009, Xavier Dolan, 19 ans créé l’événement lors de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes. La presse le qualifie de « petit prodige ». Les Amours imaginaires, présenté un an après dans la catégorie Un Certain Regard l’adoube comme un « conquérant », selon les termes des Cahiers du cinéma. La critique unanime salue son talent qui se dévoile de film en film et son aura dépasse les cinéphiles pour prendre d’assaut les couvertures des magazines : « petit prodige du cinéma canadien », pour Les Inrocks, « Dolan filme en poète » selon Première, « Enfant terrible et cinéaste prodige » pour Le Figaro.

Sélectionné en compétition du festival 2014, Mommy, ne déroge pas à la règle. Dolan repart avec le prix du jury. Son discours fait l’événement tant il est perçu comme un message d’espoir pour la jeunesse : « Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais »[1]. Ce couronnement critique et médiatique lui fait gagner un statut d’icône grand public. Selon Philippe Couture, critique pour Voir au Québec : « Cette perception du héros, du self-made man à l’américaine est alimentée par les médias. C’est la manière qu’ils ont de le portraiturer en héros qui a contribué à faire grandir cette perception de lui ».

Son cinéma franc, rempli par la frénésie de sa jeunesse, nourrit d’une forte intensité émotionnelle trouve aussi un succès populaire comme en témoigne Helen Faradji, critique à Radio Canada et 24 Images : « Tout le monde peut y trouver son compte. Il parle aux parents, aux cinéphiles parce qu’il y a un travail formel incroyable, aux gens qui n’ont pas d’enfant, parce que c’est un grand film d’amour ». Au-delà du film, sa vitalité plaît et le réalisateur devient omniprésent. Son image évolue et les Unes se multiplient le décrivant dans des termes élogieux : « surdoué », « cinéaste respecté », « phénomène », « arme de séduction ».

Une ascension aussi rapide n’était pas arrivée depuis la Palme d’Or de Quentin Tarantino pour Pulp Fiction. Pour Helen Faradji les deux artistes sont très proches : « Ce sont des cinéastes rock star. Ils ont une forte personnalité, sont grande gueule. Ça ne plaît pas à tout le monde (…) Dolan a beaucoup de charisme et n’hésite pas à dire des choses que les autres ne disent pas et ça lui donne une place médiatique extrêmement forte ». Il n’hésite pas à dire par exemple en 2012 lors de sa sélection dans la catégorie Un Certain Regard pour Laurence Anyways qu’il est déçu de ne pas être en sélection officielle…

Cette notoriété lui confère aussi un pouvoir dont il s’empare pour soutenir plusieurs causes comme le Printemps Érable en 2012 défendant l’éducation des québécois ou lorsqu’il se prononce pour une révision de la loi 31 sur le bilinguisme au Québec en septembre 2014 : « Il y a dans cette loi un désir de préserver par l'exclusion, et on ne préserve pas une langue en empêchant les gens d'en parler d'autres. Pour moi, c’est de l’inculture. C’est de la peur »[2].

En 5 ans, Dolan a su se créer « une communauté d’admiration » comme l’envisage Nathalie Heinich autour de sa « personnalité charismatique dont l’image est ultra-présente dans le régime médiatique »[3]. Mais l’image adulée de l’artiste a son revers avec des polémiques que l’intéressé estime « instrumentalisées ».

Désinformation, sensationnalisme : les revers de la médiatisation

Pour les journalistes avides de sensation Dolan est une cible privilégiée : un enfant du cinéma, entier dans ses films et dans la vie qui n’hésite cependant pas à leur répondre. Comme lors d’une interview à TVA Nouvelles au sujet de l’absence de Mommy en compétition aux Oscars 2015 où il déclare « c’est un peu ostracisant et un peu humiliant ». Voyant ses propos repris et déformés, il publie une tribune sur le Huffington Post sobrement intitulée « Le Silence », « devant ce type de désinformation, se taire est insulter la profession de journaliste, pour laquelle mon admiration n'a d'égal que la violence que je ressens quand on la salit par un sensationnalisme mesquin, et une démagogie crétine »[4].

La presse cible davantage l’icône que l’œuvre. Le développement de la visibilité que les médias lui offrent, même s’il est ambigu, crée un engouement certain, selon Philippe Couture, plus sur le personnage que sur son travail « il y a une nouvelle tendance à faire de lui une star de papier glacé qu’on fait poser en couverture, sans toujours porter un regard sur ses films, le transformant en icône et le mettant sur la sellette davantage que ses films. Sa personnalité forte encourage cette attitude des médias ». Ce décalage symptomatique de la notoriété et du star system d’aujourd’hui est bien expliqué par Nathalie Heinich : « L’ambivalence de la médiation apparaît ainsi homologue de l’ambivalence de la visibilité elle-même ». Elle gomme l’authenticité en donnant l’information en spectacle. De fait, « ce n’est pas la visibilité en tant que telle qui est inauthentique, donc mauvaise, mais bien sa médiation par la médiatisation ». La médiatisation de Xavier Dolan corrobore cette tendance, mais l’artiste a heureusement une œuvre à venir pour la démentir.

 

Justine Ducos, Master 1 Publics de la culture et communication, Université d'Avignon

 

Crédit photo : Olivier Gariépy.




[1] Discours de Xavier Dolan lors de la remise du Prix de Jury pour Mommy, 23 mai 2014

[2] Thomas SOTINEL, « Un surdoué devenu cinéaste respecté », Le Monde, 18 septembre 2014, [en ligne] http://www.lemonde.fr/festival/article/2014/09/18/xavier-dolan-un-realisateur-talentueux-et-plein-de-candeur_4489658_4415198.html

[3] Nathalie Heinich, Grand résumé de De la Visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Paris, Éditions Gallimard, 2012

[4] Xavier Dolan, « Le Silence », Huffington Post, 18 février 2015, [en ligne] http://www.huffingtonpost.fr/xavier-dolan-/xavier-dolan-mommy-oscars_b_6697174.html