Culture is future » Innovation et numérique

14.03.2014

Contribution : "Le smartphone, une bonne nouvelle pour l’e-book" par David Lacombled

Aujourd’hui, le smartphone et la tablette comme supports de lecture gagnent les faveurs de lecteurs de plus en plus nombreux, hors du cercle des “gros lecteurs”. Une bonne nouvelle. Et une chance à saisir pour la filière du livre mais aussi un nouveau mode de lecture qu’il s’agit de repenser en dehors des systèmes fermés.

Même si à l’ère numérique nous écrivons de moins en moins de lettres, concédons que “La Lettre volée”, la nouvelle d’Edgar Allan Poe, reste parfaitement d’actualité. On connaît l’argument. Une lettre compromettante a été subtilisée par un ministre à la famille royale qui compte l’utiliser à fin de chantage. La police passe l’appartement du voleur au peigne fin, explore minutieusement les moindres recoins, traquant les tiroirs à double fond, soulevant chaque lame de plancher, inspectant les plinthes... En vain. La lettre reste introuvable. C’est alors qu’entre en scène Auguste Dupin, le détective français au flair inimitable. Pour lui, c’est simple : la lettre doit être cachée à l’endroit le plus visible de l’appartement. Ce qui est sous nos yeux nous demeure souvent invisible.

Il est en train de se passer avec l’e-book, la même chose qu’avec cette lettre volée. Alors que les géants de l’Internet s’échinent à s’imposer sur le marché du livre numérique avec leurs tablettes ou liseuses associées à des systèmes fermés, un objet omniprésent dans notre quotidien, constamment sous nos yeux et dans nos poches est en train d’émerger comme le nouveau support porteur pour le livre numérique. En effet, le smartphone serait en passe de devenir la liseuse préférée, c’est en tout cas ce que révèle une étude menée par Laure Belot dans Le Monde, “Mon smartphone, ma bibliothèque”, publiée le 19 février 2014.

Et de fait, il y a finalement une évidence aveuglante dans le fait que le smartphone s’impose comme support de lecture. D’abord, de par sa diffusion. L’usage du smartphone s’est en effet généralisé jusqu’à devenir un outil quasi universel.

Selon Médiamétrie, fin 2013 on dénombrait un Français sur deux de plus de 15 ans qui possède un smartphone. Ensuite, la taille des écrans des smartphones s’est agrandie pour se rapprocher de la taille de ceux des tablettes. Et enfin, le smartphone, devient l’objet connecté et de connexion par excellence agrégeant de plus en plus de parties de soi. Il devient en quelque sorte le kaléidoscope de notre personnalité en révélant toutes les facettes de notre personnalité : sociale, ludique, professionnelle. Et avant tout intime en étant un objet par essence personnel. Et la lecture appartient indéniablement à cette sphère de l’intimité. Et au travers de nos lectures, c’est une partie intime de soi qui s’exprime : “Dis-moi ce que tu lis ou montre-moi ta bibliothèque et je te dirais qui tu es”.

Il existe donc un lien naturel entre le smartphone et la pratique de la lecture. L’intérêt immédiat, c’est que le smartphone est pleinement en mesure de jouer le rôle de “démocratisateur” de l’e-book. Car les études attestent que les liseuses ou tablettes (Kindle d’Amazon, iPad d’Apple ou Kobo) s’adressent avant tout à un public de “gros lecteurs” constituant d’après le chiffrage  2013 du cabinet AT Kearney 27% des lecteurs aux Etats-Unis, 17% au Royaume-Uni et 2% en France… Or le smartphone semble s’attirer les suffrages d’un cercle plus large de lecteurs occasionnels.

Et, de fait, les leaders de tablettes ou de liseuses ont opéré très rapidement un repli stratégique en proposant des applications pour les smartphones. Et comme le reconnaît Michel Tamblyn, responsable du contenu chez Kobo, le confie à Laure Belot : “les téléchargements pour l’application Kobo pour smartphone ont plus que doublé en l’espace d’un an tout comme les ventes de livres à travers ce canal. Les personnes veulent pouvoir regarder des vidéos jouer et lire avec le même appareil”.

Mais un déplacement du e-book vers le smartphone oblige aussi à repenser totalement l’offre trop rigide aujourd’hui. En sortant des systèmes fermés et captifs, en proposant des tarifs incitatifs ou des offres plus souples. Des modèles alternatifs de possession sont du reste en train de se développer sous forme de location par abonnement par exemple ou streaming… L’enjeu est de taille car la menace directe est celle du piratage.

Et le dossier du Monde montre des signes d’optimisme. ‘C’est une des surprises - économiquement rassurante pour les éditeurs et les auteurs”, reconnaît Laure Belot, “c’est que la lecture crée une relation affective : les usagers ne sont pas (tous) contre le paiement”. C’est aussi un type de lecture qui “cannibalise” moins le support papier. Il semble que souvent les lecteurs qui ont lu un livre sur leur smartphone l’achètent ensuite pour le ranger dans leur bibliothèque. En effet, le smartphone semble être plus une alternative qu’un substitut comme la tablette ou la liseuse.

Et cela c’est une bonne nouvelle pour la filière du livre qui se doit de développer conjointement ces deux supports. Une bonne nouvelle comme l’est justement la “Lettre volée”. A lire et à relire. En version papier ou sur votre smartphone.

 

Référence :

"Mon smartphone, ma bibliothèque"

 

A propos de David Lacombled 

Journaliste de formation, David Lacombled est directeur délégué à la stratégie des contenus du Groupe Orange après avoir été directeur de l’antenne et des programmes des portails. Il est également président du think-tank La villa numeris et auteur de l'ouvrage Digital Citizen (Plon).

Son site : http://www.lacombled.com

Sur Twitter : @david_lacombled