Culture is future » Innovation et numérique

19.03.2015

Contribution : "Le livre numérique à la conquête de nouveaux lecteurs" par David Lacombled

Les derniers chiffres venus des Etats-Unis et d’Angleterre montrent que le marché physique du livre - le livre papier - fait de la résistance face aux assauts du livre numérique. Mieux, il reprend des couleurs déjouant les prévisions des experts qui le voyaient céder sa place aux formats numériques. Et si, paradoxalement, c’était aussi une bonne nouvelle pour le livre numérique ? Qui débarrassé de son rôle de cannibale du livre papier pourra enfin revendiquer son indépendance et séduire de nouveaux lecteurs… Pour la cause commune du livre.

Les librairies qui ferment les unes après les autres, les e-books qui supplantent totalement le livre papier et Amazon qui rafle la mise. Voilà le scénario qui semblait écrit et l’on semblait se diriger vers une mutation numérique du livre généralisée. Le vocabulaire de certaines études culturelles décrivant les lecteurs de livres papier comme des “résistants” ou, mieux, comme “réfractaires” comme si le numérique constituait une fatalité à laquelle on ne pourrait se soustraire. Et le très sérieux cabinet PwC avait même désigné 2015 comme année où les e-books dépasseraient les ventes physiques de livres…

Résilience

Or, même si on est encore loin d’une franche inversion de courbe, ce scénario a subi en 2014 un sérieux retournement narratif. Aux Etats-Unis et en Angleterre où, rappellons-le, la pénétration du livre numérique est plus forte qu’en France, le marché physique du livre montre de sérieux signes de résilience. Outre-Atlantique, Barnes & Nobles la chaînes de librairies, prévoit pour 2015 d’enrayer des années de pertes. De l’autre côté de la Manche, Waterstones, autre chaîne de librairies, a vu son chiffre d’affaires progresser de 8% en 2014. Globalement, aux Etat-Unis le marché physique du livre a progessé de 2,4% selon Nielsen Book-Scan marquant une deuxième année de hausse consécutive tandis qu’en Grande Bretagne la baisse s’est limitée à 1,3% là (où elle s’établissait à - 6,5% l’année précédente)- et ce, sans le booster Fifty Shades of Grey.

Parallèlement, le marché du livre numérique tant aux Etats-Unis qu’en Angleterre continue de se contracter. Le signe le plus saillant étant la chute des ventes de liseuses enregistrée à Noël et l’érosion du fameux pic de commandes de e-books observée au lendemain des fêtes.

La guerre du livre n’aura plus lieu

Des chiffres qui témoignent que le spectre d’une destruction du livre papier par le numérique s’éloigne. Du reste, les experts, maintenant, ne prévoient plus l’apocalypse, mais un très fort maintien du livre papier. On découvre même que le papier gagne des adeptes parmi les digital natives notamment à travers les trilogies adolescentes (comme Divergente). La guerre civile du livre n’aura plus lieu. Et il y a lieu de s’en réjouir Pour le livre physique bien sûr - et toute la chaîne du livre qui peut respirer et penser à se renouveler sous non pas sous la menace, mais pour un avenir plus ouvert.

Mais également, aussi paradoxal que cela puisse paraître, pour le livre numérique. Car jusqu’à présent en cannibalisant le livre papier, se contentant de lui dérober des parts de marché, le livre numérique se cantonnait à n’être qu’une technologie de remplacement sans apporter une valeur ajoutée.

À la conquête de nouveaux lecteurs

Or le livre numérique ne doit plus être un produit de substitution, mais un vecteur de conquête au service de nouveaux lecteurs. Et pour cela il est grand temps qu’il sorte des ornières dans lesquelles il s’est enfermé jusqu’à présent aux mains de systèmes fermés. Il faut qu’il devienne véritablement un modèle ouvert. Faces aux acteurs qui se disputent la domination du marché via un standard de liseuses, il faut que le livre numérique retrouve les valeurs cardinales intimement liées au livre, à savoir, l’ouverture à tous et le respect du rôle de chacun dans la chaîne du livre. Par la mise en place de standards publics afin que chacun puisse entrer sur ce marché en bénéficiant de l’interopérabilité avec tous les autres acteurs et en respectant le rôle de chacun dans la chaîne du livre - de l’auteur au lecteur en passant par tous les intermédiaires qui sont un enrichissement dans la construction de la valeur d’un livre. 

Se battre pour le livre et les nouveaux lecteurs

Car l’un des freins constatés à l’expansion du livre numérique par les experts du livre est précisément ce manque d’universalité et de praticité pour les lecteurs dans les modèles proposés jusqu’à présent. C’est par une nouvelle approche plus ouverte que le livre numérique pourra jouer pleinement son rôle et partir à la conquête de nouveaux lecteurs. Le livre n’a rien à gagner de cette lutte fratricide et stérile entre format papier et format numérique. Le livre numérique doit maintenant affirmer son indépendance, trouver son propre champ d’expression dans le respect de la nature culturelle du livre. Se battre contre le livre papier est une lutte vaine, il lui faut maintenant se battre pour le livre et les lecteurs.

David Lacombled

A propos de David Lacombled 

Journaliste de formation, David Lacombled est directeur délégué à la stratégie des contenus du Groupe Orange après avoir été directeur de l’antenne et des programmes des portails. Il est également président du think-tank La villa numeris et auteur de l'ouvrage Digital Citizen (Plon).

Son site : http://www.lacombled.com

Sur Twitter : @david_lacombled