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05.08.2015

Contribution : "La vitalité comique du cinéma russe reste méconnue en France" par Antonina Stefanskaya

Alors que le cinéma soviétique était florissant, le cinéma russe se fait rare en France. Si quelques films et réalisateurs émergent, comme Léviathan d’Andrey Zviaguintcev l’année dernière, l’essentiel -notamment ses comédies- reste à découvrir. La 1ère édition du festival Quand Les russes Rient fin mars à Paris a comblé la lacune et balayé pas mal de clichés.

"Je t'aime moi non plus." 1924 le cinéma soviétique gagne une réputation internationale de cinéma révolutionnaire ou d'avant-garde (grâce aux réalisateurs Protazanov, Eisenstein et Vertov). Il trouve en France le soutien de  Léon Moussinac (1890 – 1964), journaliste, écrivain, critique de cinéma, adhérent du parti communiste qui ne cessera sa vie durant de le faire découvrir et de le promouvoir.  La diffusion des films soviétiques suit les aléas de la politique franco-russe, alternant des périodes d’ouverture et de censure de la part des deux pays. L’exemple emblématique de ces relations heurtées est le film  d’Eisenstein Le Cuirassée  Potemkine. Projeté le 13 novembre 1926 par Léon Moussinac, le film est interdit en France entre 1929 et 1953. Largement diffusé dans les ciné-clubs il permet au cinéma soviétique de se doter d’un public fidèle de cinéphiles.

Les années 60 marquent l’âge d’or des relations cinématographiques franco-russes. En 1958, le film Quand Passent Les Cigognes de Mikhaïl Kalatozov, unique film soviétique récompensé d’une palme d’or à Cannes, conforte sa résurrection avec un succès critique et public français. Sorti une semaine après le Festival de Cannes, il reste 19 semaines sur les écrans et attire cinq millions de spectateurs ce qui en fait le plus grand succès de l’histoire du cinéma soviétique dans l’Hexagone. Les ‘semaines de films soviétiques’ se multiplient. En 1959 la première coproduction franco-soviétique est lancée avec le film Vingt Mille Lieues Sur La Terre réalisé par un metteur en scène communiste Marcelle Paliero.

En 1967 les deux pays signent un contrat imposant les échanges annuels de films. Mais la qualité des films soviétiques baisse en même temps que leur fréquentation dans les salles. D’une moyenne par film soviétique de 320 000 spectateurs, le nombre chute à 80 000 dans les années 1970. Les films soviétiques trouvent refuge dans le cinéma d’art et essai soutenu par la plus importante société de distribution commerciale de films soviétiques, la société Cosmos, créée et dirigée par Richard Delmotte. Avec le soutien de l’exportateur officiel soviétique Exportfilm, qui choisissait les films en lien avec les principes idéologiques de l’époque à valoriser à l’étranger, la société Cosmos permet, pendant une dizaine d’années, de faire vivre en France la culture cinématographique soviétique

En dépit de la chute de l’Union Soviétique et les années 2000, le cinéma russe reste ‘un genre’. Les films russes qui s’exportent sont aidés par leur sélection dans les grands festivals internationaux ; par exemple Faust d’Alexandre Sokourov, Le Retour et Elena d’Andrey Zviaguintsev. Ces chefs-d’œuvres consolident le cinéma russe comme un ‘genre’ aux cadres bien définis dans la tradition du cinéma soviétique officiel des Paradjanov, Kontchalovski ou dissident des Tarkovski, Sokourov, Mouratova. Macha Méril [productrice et actrice française d’origine russe] résume bien son impression sur ce cinéma de genre : « les russes, ils adorent trois trucs, ils adorent le feu, les larmes et les arbres qui tombent ». Pourtant il existe un autre cinéma russe, moins connu à l’étranger et que les distributeurs prennent peu en considération :   les comédies souvent remarquables, illustrant une société pleine d’aplomb, de franchise et de truculences loin de l’image éculée du russe tragique et dépourvu d’humour ; comme les réussites,  Romance De Bureau, Ironie Du Sort et La Nuit Du Carnaval d’Eldar Ryazanov, Soyez Les Bienvenus d’Elem Klimov et Nous Sommes Du Jazz de Karen Chakhnazarov.

Il est temps de rendre justice au comique russe. La première édition du festival Quand Les Russes Rient qui a eu lieu à Paris au cinéma Le Grand Action du 26 au 29 mars 2015 a fait découvrir ou redécouvrir de grands films, des comédies formidables des années 1960-1970. Le public, fasciné par la fantaisie et le mystère russe, a eu l’occasion de se plonger dans une atmosphère d’humour occidental inconnu par lui. Les séances étaient pleines. La magie du mélange d’humour, de romantisme, de désespoir, d’amour et de vodka a été très appréciée par les français. Une seconde édition est d’ores et déjà envisagée. On sait désormais que les russes savent rirent, mais les russes sont-ils aussi des romantiques? Telle est la question ! 

Antonina Stefanskaya, Master 1 Publics de la culture et communication, Université d'Avignon

Légende et crédit photo : le réalisateur de Leviathan, Andreï Zviaguintsev