Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

11.06.2013

Contribution : La culture a-t-elle perdu son influence politique ? Par Jean-François Colosimo

Le point de vue de Jean-François Colosimo, président du CNL, appelé comme Grand témoin au cours du groupe de travail du 24 avril mené par Louvre Alliance, sur le thème Les gouvernances de la culture : pouvoirs et territoires en 2025.  

A la question qui lui a été soumise, d’évaluer si, oui ou non,  La culture a-t-elle perdu son influence politique ? Jean-François Colosimo, président du CNL oppose, dans un premier temps, trois précautions d’emploi :  

- l’indéfinition, dans le champ social, du terme « culture », hors ses formes attestées et reconnues, au point que la formule « désir de culture » invoqué par Louvre Alliance, ne semble guère opérationnelle puisque, s’il peut et s’il doit être un désir de lecture ou un désir de théâtre, c’est-à-dire un attrait et/ou un vouloir portant sur un objet circonscrit, cette généralisation abstraite renvoie plutôt au besoin d’éducation, distinct en nature comme en souci politique, et que si les deux dimensions sont à articuler, elles ne peuvent être confondues.

- l’ambivalence, dans le champ psychologique mais aussi des industries culturelles, de la notion de « désir », transitant entre attirance et avidité, affiliation et consommation, entre autres dyades autour desquelles s’organise la distinction entre culture de l’émancipation et culture du divertissement.

- la contradiction, dans le champ historique, entre le fait culturel avéré et sa valeur « civilisatrice » supposée, au sens premier de la civilité fondatrice, et qui a éclaté avec les totalitarismes du XXe siècle, ce temps qui nous a appris, selon le mot de George Steiner, que « l’on peut écouter Mozart le matin et torturer à midi ».

Ce dernier constat en entraîne un autre, portant cette-fois sur la rupture du lien inauguré par les Lumières entre intelligence et progrès. L’effondrement des horizons utopiques, qui avaient formé une classe proprement culturelle en la distribuant de surcroît en forces de réaction ou de modernité, a entraîné une marginalisation de la figure de l’intellectuel qui aura été dominante en France de l’affaire Dreyfus à la chute du Mur de Berlin. Cet effacement global, qu’a analysé Régis Debray,  Jean- François Colosimo en mesurait l’impact politique, dès 2007, à la veille des élections présidentielles,  dans une tribune publiée par le Figaro : « Ici comme ailleurs, l'engagement a fini par laisser la place au désenchantement ».  Il n’est plus indispensable d’afficher de tels ralliements, par ailleurs souvent tiédis par l’expérience, afin de conquérir le pouvoir. L’influence se mesurera donc à la perte, confirmée en 2012,  de ce qui apparaissait hier encore comme un gage d’une conception du politique transcendant la politique, de la supériorité de la vision sur la gestion. 

D’où il ressort par contrecoup, et  autre nouveau constat,  que, si le Prince peut se dispenser d’instaurer l’intellectuel en conseiller, il sera d’autant plus attendu dans son rôle, conçu par la monarchie et continué par la république, de protecteur de la culture. Mais non sans ambiguïtés  renouvelées. En effet, désorientées par la désidéologisation mais aussi la marchandisation parallèle de la culture, les forces culturelles en tant que forces productives se confrontent à la tentation de se reconstituer autour de revendications de subsistance qui risquent fort, en conséquence, d’apparaître conservatrices en ce que ce transfert, là encore de la sphère de la décision à celle de l’administration, les inclinent à substituer au modèle de l’influence, celui de la préservation. 

Pour autant, défis globaux et mutations technologiques désignent un front de menace encore plus radical : le passage d’une logique de l’offre (prescriptrice, collective) à une logique de la demande  (subjective, individuelle) semble accorder un primat au désir sur la structuration politique, mais la déstructuration même qui s’ensuit, et qui se légitime de son caractère potentiellement infini, pourrait conduire à l’extinction progressive du désir.

Aussi n’est-il pas de médium sans médiation. Pour ce qui est précisément du livre, ce n’est pas lui qui fait question aujourd’hui, mais bien la lecture. La question, dès lors, n’est pas de savoir si l’Etat de droit qui se veut également un Etat culturel peut exister sans intellectuels, mais de savoir s’il peut exister sans un peuple de lecteurs. Par-là et par-delà toute politique culturelle, c’est le politique qui de la sorte se qualifie, ou non, comme une culture.     

Un pari sur la jeunesse et la lecture apparait comme la seule issue de ce désenchantement.

 

A propos de Jean-François Colosimo

Jean-François Colosimo est le président du Centre National du Livre depuis 2010. Théologien, il a été directeur des Editions du CNRS et journaliste.