Culture is future »

10.08.2015

Contribution : "Fourchette et audimat, quand la nourriture nourrit tous les médias" par Morgane Moreau

Alors que la gastronomie française est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, elle est  devenue un véritable objet télévisuel et médiatique. Grâce à des chefs starifiés dictant goûts et  styles de vie, elle est sacralisée ou glorifiée voir fantasmée. Pourquoi tant d’appétit alors que les français passent plus de temps devant l’écran qu’au fourneau ?

De  l’opium du peuple aux nourritures terrestres

Après les guides et les chefs étoilés, la presse spécialisée renaît autour de l’art culinaire et les « mooks » (moitié livre « book » moitié magazines) fleurissent dans les kiosques. Du plus pratique (750g le mag – 2013) au plus élitiste (180°C- 2013) en passant par le plus artistique (Art et gastronomie – 2011) cette presse est chouchoutée par les français (avec un taux de circulation à plus de 24%). Les émissions stars comme Master Chef (2010), Le meilleur Pâtissier (2012) ou encore Top Chef (2010) ont également envahi les écrans au point de frôler parfois une quasi indigestion. Pourtant chaque nouveau concept télévisuel autour de la cuisine cartonne auprès du public (avec des parts d’audience de plus de 24% pour Master Chef par exemple). Toutes reposent sur le principe d’une  compétition vers l’excellence : Plus la sélection est âpre, dramatisée et les mets compliqués et élitistes, plus le public en redemande. Le temps où Maïté tranchait en direct des têtes d'anguilles devant la caméra est loin, aujourd'hui le gourmet et le gastronome, triomphent : des mots correspondant à ces nouvelles pratiques comme « fooding » sont à la mode. La cuisine n’est plus vu comme une corvée destinée uniquement aux femmes, mais comme un véritable objet culturel « dans le vent ». Cette véritable ‘spiritualisation’ de la gastronomie devient un opium du peuple ou plutôt une « nourriture terrestre ». A l’image du héros dans le film La Grande Bouffe de Marco Ferrerri (1973) qui meurt de plaisir en mangeant deux seins moulés dans de la gélatine, l’engouement pour la gastronomie nourrit tous les fantasmes, et rassasie les affamés de nouvelles tendances remplaçant la dope de anciens toxicomanes comme en témoigne Alex James, ancien bassiste de Blur : « Mon 20ème anniversaire a été noyé par l’alcool, j’ai passé mon 30ème sous l’emprise  de drogues et je me suis rendu compte que je consacrai la quarantaine à la nourriture  ». Il  est maintenant à la tête d’une ferme d’élevage en Angleterre.  

De la reconnaissance du ventre à celle de la science

Bien plus qu'un simple phénomène de mode, la gastronomie a surtout atteint sa pleine légitimité quand des institutions comme le Centre d'Histoire Culturelle des Société Contemporaines lui consacrent deux colloques internationaux en 2005 (« Gastronomie et identité culturelle française du 19ème au 21ème siècle » à Paris) puis en 2010 (« Le goût des  autres en Europe du 18ème siècle au 21ème » à Bakou).

L’engouement est identique du côté des universités : citons la faculté de  philosophie de 

l’université  de  North  Texas  qui  a  annoncé  en  2011  le  lancement  d’un  projet  philosophique sur la nourriture.   « La gastronomie est un peu le lapsus de la pensée française » comme le dit le célèbre sociologue Jean Pierre Poulin dans son ouvrage « Sociologie de l’alimentation », « elle pourrait bien être la « voie royale » vers son inconscient culturel. Notre approche de la gastronomie mobilise une série de grilles de lecture ». Cette discipline longtemps boudée du domaine scientifique participe à sa démocratisation.

Vers de nouveaux re « pères » gustatifs

Si elle suscite une telle passion collective, c’est parce que la gastronomie nourrit de nouveaux repères précieux en cette période de confusion de valeur : respect d’un patrimoine ancestral, entretien du capital santé, émergence d’autorités charismatiques… Les chefs insufflent créativité et traditions pour une façon de consommer différentes, en prenant plus de temps, de savoir-faire et d’exigence, valeurs parfaitement en contrepoint de l’ère digitale déshumanisée. 

Morgane Moreau, Master 1 Publics de la culture et communication, Université d'Avignon