Culture is future » Financements et modèles économiques

14.06.2013

Contribution : "Europe de la culture : de l’exception à la résignation ?" par Pascal Lechevallier

L'histoire d'amour entre l'Europe et la culture s'est économiquement matérialisée a partir de 1977 (Plan d’action culturel) puis à la suite de  la signature des accords de Maastricht en 1992. L’action communautaire s’est alors employée à contribuer à l’épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en avant l’héritage culturel commun.

Sur la période récente (2007-2013), plusieurs dispositifs ont été mis en place pour consolider le soutien des institutions à  la création culturelle, et plus particulièrement à la création audiovisuelle, le cinéma et la télévision. Le programme MEDIA (Mesures pour encourager le développement de l'industrie audiovisuelle) en est la parfaite illustration : lancé au début des années 90, il a permis aux professionnels de l’audiovisuel de défendre leur diversité culturelle, leur exception culturelle face à l’offre américaine, toujours plus puissante aussi bien pour le cinéma que pour la télévision. Le dernier plan MEDIA 2007, dont l’exécution se déroule sur la période 2007-2013, est doté de 755 millions d’euros et s’adresse à tous les pays membres. Un de ses principaux objectifs est de  permettre l’émergence et le déploiement du numérique dans toutes les industries culturelles.

En France, où la notion d’exception culturelle est encore plus fortement ancrée, les pouvoirs publics ont mis en place des systèmes de stimulation autour de la création

Le très rapide déploiement d’internet, l’essor du numérique au cinéma et à la télévision, l’émergence de nouveaux géants mondiaux de la culture populaire (Google, Amazon, Apple, Netflix) ont d’un côté facilité la circulation des œuvres audiovisuelles ouvrant de nouvelles perspectives de recettes, mais ont aussi crispé les positions quant au poids de l’Europe dans ce nouveau monde numérique qui est en train de conquérir la planète. Pas étonnant donc que la France se soit dressée sur la route de la Commission Européenne dans le cadre des négociations de libre-échange avec les Etats-Unis. audiovisuelle dont le plus symbolique est le fonds de soutien du CNC, qui redistribue plus de 600 millions d’euros par an aux métiers de l’audiovisuel. Sans oublier quelques dispositifs réglementaires sous forme de quotas de diffusion.

Et même si José Manuel Barroso, le Président de la Commission Européenne a déclaré cette semaine (le 15 mai 2013) que « la Commission européenne ne négociera pas ce qui fait aujourd’hui l’exception culturelle, à savoir les quotas audiovisuels et les subventions accordées par les Etats et qui s’ajoutent au programme européen MEDIA », il précise que « nous ne devons pas exclure le secteur audiovisuel des négociations avec les Etats-Unis, même si l’exception culturelle n’est pas négociable ».

Consciente de cette menace, « la France a pris la tête du combat pour défendre le respect de l’exception culturelle » déclare Aurélie Filippetti, la ministre française de la culture et de la communication,  dans un communiqué de presse publié le 14 mai 2013. Quatorze Etats européens se sont donc rassemblés sous la bannière tricolore pour défendre l’exception culturelle, visant à exclure « les services audiovisuels de tout engagement de libéralisation commerciale ».

Pourtant, cette ligne de défense n’est-elle pas tardive tant l’emprise de l’industrie audiovisuelle américaine sur le continent européen est forte ? La défense de l’exception culturelle numérique, puisque c’est de cela dont on parlera au cours de la prochaine décennie a-t-elle un sens à l’heure de l’internet liquide, de l’internet qui franchit les frontières sans passer par la douane ? Ce combat n’est-il pas une lutte finale sous le signe de la résignation ?

Car à y regarder de plus près, l’exception culturelle française se nourrit largement de la puissance de l’industrie audiovisuelle américaine pour abonder le fonds de soutien du CNC : ainsi sur les trois premiers mois de l’année 2013, le poids du cinéma américain est respectivement de 50% pour les entrées salles, 65% sur les ventes de vidéo physique et 53% en ce qui concerne les ventes VOD. Ce qui fait du cinéma américain le premier contributeur au fonds de soutien du CNC qui sera ensuite redistribué à l’ensemble de l’industrie.

Mieux, les principales sociétés de distribution de programmes en DVD et en Blu-Ray sont le plus souvent pilotées par les filiales locales de studios américains : ainsi Universal distribue le catalogue de Studio Canal, Paramount distribue les catalogues vidéo de Gaumont et de TF1, Fox distribue dans le cadre d’un GIE les films de Pathé et de Europa, Warner distribue M6.

Enfin, la plupart des producteurs français, ceux là même qui défendent la chronologie des médias et l’exception culturelle, ont quasiment tous signés des partenariats numériques avec les plateformes de VOD étrangères comme iTunes, Google Play, XboX, Sony Playstation, conscients que leur avenir passait par des accords structurants avec ces nouveaux acteurs, finalement pas si méchants que cela !

Certes, la menace numérique des Etats-Unis sur l’industrie audiovisuelle n’est pas que fantôme, mais plutôt que de se résigner à un combat dogmatique qui n’offrira aucune solution commerciale, le temps n’est-il pas venu d’inviter nos amis américains à la table des négociations pour construire ensemble l’avenir numérique de nos cultures ? Le 20 mai, pendant le Festival de Cannes, le ministère de la Culture et de la Communication et le Centre national du cinéma et de l'image animée organisent une Conférence internationale sur le thème : « Renforcer l’exception culturelle dans l'Europe de demain » : c’est une première étape. Nécessaire mais pas suffisante. Il faut  impérativement que la France, l’Europe puissent envisager l’avenir numérique de son industrie audiovisuelle en définissant avec nos partenaires américains des règles de fonctionnement à la fois claires, transparentes et porteuses de perspectives économiques ambitieuses.

Défendre notre exception, en passant de la résignation à une nouvelle ambition.

 

A propos de Pascal Lechevallier

Pascal Lechevallier dirige un cabinet de consulting spécialisé dans les nouveaux medias. Il accompagne les professionnels de l’audiovisuel et des médias pour mettre en place des stratégies digitales innovantes. Pascal Lechevallier est le fondateur de TF1Vision, le site de VOD du groupe TF1.

Son site : http://www.zdnet.fr/

Sur Twitter : @PLechevallier