Culture is future » Innovation et numérique

10.09.2012

Article - Toujours plus ou déjà trop ?

18 chaînes gratuites, 500 chaînes sur mon bouquet satellite, un blockbuster à ne pas rater, 2 heures de communication gratuites par jour sur mon nouveau mobile à tout faire, 3 numéros préférés en appels illimités, une pile de magazines, deux quotidiens gratuits et un payant - mais pas tous les jours -, une connexion haut débit illimitée, 800 morceaux de musique et 80 podcast sur mon lecteur MP3, 35 films téléchargés dont 4 en haute définition que je n’ai pas encore regardés, une console de jeux vidéo pour le petit dernier, quatre boîtes mel dont une entièrement dédiée aux spams, un blog presque à jour, les photos des dernières vacances retouchées, un compte sur Messenger, de nombreux vrais amis sur Facebook et autant de connaissances sur LinkedIn, une relation naissante sur Meetic, quelques flux RSS pour ne pas perdre le fil de l’actualité brûlante, 150 DVD qui sommeillent, 200 CD qui prennent la poussière, et cinq publicités par jour dans ma boîte aux lettres (non virtuelle) si, par hasard, le message n’était pas passé. Mais, avant tout, la dernière saison de ma série préférée à regarder en urgence. L’année prochaine, c’est promis, je reprends la lecture. Et une vie sociale !

Comment s’y retrouver dans cette profusion de services et de technologies ? Comment s’adapter à ces innovations censées faciliter notre quotidien, nous divertir, nous informer ?


Inventé en 1969 mais connu du grand public depuis seulement 17 ans, Internet s’est imposé rapidement comme référent, massivement utilisé mais méconnu dans son fonctionnement. Tous les mots semblent galvaudés quand on l’évoque : révolution, bouleversement, innovation sans précédent, accélérateur de temps, instrument de la connaissance, plate-forme de divertissement, factotum, foisonnement, expression libre, création, désenclavement, accès à l’information mais aussi arnaques, œil de Moscou, addiction, surface des bulles, copier-coller, désinformation, outil liberticide, destruction de valeurs, …

Chacun va sur le Web et pense y avoir un espace réservé, son adresse de messagerie électronique, sa page sur Facebook ou son blog. On y lit des articles de presse, des commentaires, on y regarde des vidéos, qu’elles soient professionnelles ou mises en ligne par des utilisateurs, on y communique, on y télécharge des films, de la musique, sans vraiment savoir qui propose ces services. Les internautes ont le sentiment qu’ils sont les premiers bénéficiaires des possibilités offertes par Internet. Ils ont raison, mais ils ne sont pas les seuls à en profiter. Le Web n’est pas un village mondial sans propriétaires, une île déserte regorgeant de fruits savoureux qu’il suffit de ramasser, un espace livré à l’état de nature où chacun fait ce qu’il veut, quand il veut, sans être repéré, sans que rien ne soit marchandé. Derrière chaque service, derrière chaque publicité, derrière chaque offre se positionnent des acteurs économiques. Il y a un décalage entre la simplicité d’utilisation d’Internet et la complexité des enjeux techniques, économiques et de régulation.

Internet n’est pas magique, pas plus que les autres pans de l’économie. Il repose sur les contributions des internautes, dans une logique de gratuité mais également sur différentes sources de financement : recherche en ligne, s’appuyant sur la commercialisation de liens sponsorisés, services de messagerie financés par la publicité, offres d’abonnement, vente de logiciels, …


On y retrouve aussi les métiers traditionnels des « éditeurs et producteurs de contenus », grands contributeurs de l’attrait du Web : musique, cinéma, télévision, presse, édition. Confrontés à un univers nouveau, ils doivent s’adapter. Ces métiers ont désormais l’obligation de repenser le rôle des intermédiaires (régies publicitaires mais aussi agents, sociétés de gestion collective des droits, distributeurs de supports physiques). De repenser les contrats liant auteurs et sociétés de production en intégrant la diffusion sur Internet. De repenser la concurrence en mettant les contenus au cœur d’une stratégie de diffusion sur plusieurs supports. De repenser les usages en constatant l’évolution de la consommation simultanée de plusieurs médias et le reflexe de gratuité. Et tout cela dans un contexte économique tendu, où le consommateur-internaute-usager-citoyen n’a pas spontanément envie d’augmenter significativement ses dépenses.

Les acteurs inventent, testent et organisent la diffusion de leurs contenus dans l’univers numérique. D’où la profusion des nouvelles offres et l’appel incessant des entrepreneurs du Web au développement d’usages nouveaux de la part des internautes, seule condition pour s’assurer de la pérennité – mais à quel terme ? – d’un service ou d’une offre. Car les usages décident in fine du succès des initiatives des start-up et des géants de la communication pressés de s’imposer sur ce support tous médias qu’est Internet. De cette tectonique des groupes de médias et de communication, des start-up de l’Internet et des usages surgissent de nombreuses questions. Sur l’utilisation des données personnelles par les nouveaux génies de la communication publicitaire en ligne. Sur la capacité du simple jeu de la concurrence à garantir une diversité de l’offre de contenus, qui constitue pourtant la promesse initiale du Web. Enfin sur la capacité des pouvoirs publics à intégrer ces évolutions rapides dans une logique mondiale de régulation.

Internet a fait émerger des fractures nouvelles, qu’il s’agisse de l’accès au réseau ou de la capacité à gérer sa vie numérique. Celles-ci ont imposé une mobilisation des pouvoirs publics pour donner à chacun  la possibilité d’accéder à tous les contenus, sans discrimination. Le risque encore d’un éclatement d’Internet, avec des systèmes logiciels particuliers, incompatibles entre eux, a là encore été l’occasion d’une mobilisation sans précédent des organes de régulation du réseau des réseaux, qui œuvrent dans l’ombre mais avec efficacité pour que la planète Web soit accessible sans difficulté depuis la porte d’entrée de votre navigateur. Car c’est là toute la magie d’Internet : qu’on s’y connecte depuis un PC équipé de Windows, depuis un MacOs d’Apple, depuis un téléphone mobile, depuis un terminal multimédia, le dispositif est opérationnel. Pour autant, toutes les questions sur les conditions de l’évolution du réseau, de ses langages, de ses infrastructures ne sont pas tranchées.

Internet ne peut se comprendre que dans sa dimension mondiale. Aux côtés des pouvoirs publics et des instances de régulation, la carte des pouvoirs d’Internet révèle le rôle décisif de tous les acteurs du Web. Qu’il s’agisse des stratégies des groupes de communication, des enjeux d’audience, du financement de la circulation des contenus comme de la manière dont les internautes s’emparent des nouveaux services, un nouvel écosystème émerge.

Qui décidera demain du futur d’Internet ? A qui appartiendra Internet ? A vous, aux groupes de communication, aux intermédiaires techniques, aux médias, aux pouvoirs publics ? De nouvelles frontières se dessinent aujourd’hui qui décident de ce que sera Internet dans vingt ou trente ans, à rebours des visions « court-termistes ». Un décryptage s’impose. A nous tous d’y apporter des solutions.

 

Laure Kaltenbach et Alexandre Joux, co auteurs des Nouvelles frontières du Net, qui se cache derrière Internet ? – Editions first, 2010