Culture is future » Innovation and digital

03.20.2013

David Lacombled's white card : Amazon, France's first bookseller?

(There is no english version of this article for the moment)

 

Alors que s’ouvre vendredi le Salon du Livre à Paris, la question de la place d’Amazon dans la filière du livre est sur toutes les lèvres.

Paul Vacca est un ami depuis suffisamment longtemps pour ne pas dire à quand cela remonte. Auteur de plusieurs romans, ll vient de publier un brillant essai La Société du Hold-up (Mille et Une Nuits/Fayard) dans lequel il traite notamment du rôle joué par les acteurs de la nouvelle économie et de la nouvelle forme de capitalisme que cela engendre.

Il met notamment en lumière la façon dont les géants de l’Internet cherchent à capter les audiences et les revenus en mettant en oeuvre une stratégie de disruption visant à empêcher toute concurrence.

 

David Lacombled pour le Forum d’Avignon : A votre avis, Amazon est-il appelé à devenir le premier libraire français ?

Paul Vacca : Difficile de se lancer dans un jeu forcément divinatoire. Toutes les projections concernant l’avenir d’un secteur sont sujettes à caution et souvent contredites pas les faits, a fortiori lorsqu’il s’agit du numérique où les empires se font et se défont très rapidement.

Je serais tenté de déconstruire votre question. D’une part, Amazon n’est pas un libraire. Ce serait plutôt un anti-libraire, au sens où les scientifiques parlent d’anti-matière. Et d’autre part, Amazon n’est pas français. Ni américain, du reste. C’est un géant délocalisé, expert en exil fiscal, qui se joue des territoires, comme des règles.

 

DL : Est-ce à dire que Amazon se livre à un « hold-up » sur le livre à l’instar d’Apple, Google ou Facebook que vous analysez dans votre essai ? 

PV : En effet, Amazon s’affranchit de tout jeu concurrentiel avec les libraires. Il est moins préoccupé de vendre des livres – et d’autres produits culturels – que d’organiser son braquage sur l’ensemble de la filière livre. Une logique de hold-up - appelée disruption dans la nouvelle économie - qui consiste à « innover » en braquant l’ensemble d’un marché à son profit en visant une position hégémonique, voire monopolistique. C’est ce que font Apple, Google et Facebook chacun à sa façon.

Pour Amazon, c’est en captant des parts de marché par le dumping fiscal et social et en érigeant son modèle de e-book Kindle en système fermé, que l’entreprise organise sa marche vers le monopole. La perversité du système est là : en vendant des livres, Amazon détruit tout ce qui fait que le livre est livre. En détournant un slogan publicitaire on peut dire que chaque petit clic sur le site constitue une claque pour le livre.

 

DL : Ce que vous reprochez à Amazon, c’est de détruire la filière du livre en s’érigenant en monopole et en système fermé ? 

PV : Le rêve d’Amazon - et son business plan - c’est celui d’un monde sans frottements - et sans intermédiaires - où l’auteur serait, miraculeusement et par son entremise, libre face à son lecteur (et inversement). Un pur mirage, évidemment. Car le livre ne se réduit pas au tête à tête, si miraculeux soit-il, d’un auteur et de son lecteur. Il est le fruit d’une alchimie sociale à laquelle participent à parts égales l’auteur et le lecteur, mais aussi les éditeurs, les libraires, les bibliothècaires, les festivals, les prix, les salons, la presse, les enseignants…

Le livre est cosa sociale - une construction collective - ou il n’est pas. On peut en critiquer le dysfonctionnement et les déséquilibres, mais c’est à ce prix que le livre est livre. Or, pour répondre à votre question initiale, si d’aventure Amazon venait à réaliser son rêve en devenant le plus grand libraire français – et mondial - ce serait un cauchemar pour le livre. Soixante ans après, nous pourrions vivre un remake réel de Fahrenheit 451 : Amazon 451. Mais alors que dans la dystopie de Ray Bradbury, les pompiers se livraient à des autodafés révoltants, mais visibles, aujourd’hui c’est un autre feu qui consume le livre. Moins visible presque invisible. Et d’autant plus sournois qu’il se propage déguisé sous le masque du progrès.

 

Paul Vacca est romancier, scénariste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La Société du hold-up (Mille et Une Nuits – 2012). Son premier roman La petite cloche au son grêle (Philippe Rey, 2008) sortira au Livre de Poche en mai 2013.

 

David Lacombled's White card: all the related articles