Culture is future » Financements et modèles économiques

27.02.2013

Un nouveau souffle de vie pour le patrimoine industriel

Réaménagement culturel des bâtiments industriels vacants : étude comparative de trois cas européens

Revitaliser le patrimoine industriel abandonné avec de nouvelles activités, notamment culturelles, est une pratique qui s'est d'ores et déjà avérée fructueuse dans de nombreux pays postindustriels. La Tate Modern à Londres, la Cable Factory à Helsinki, la Tabacalera à Madrid ou encore le Stan's Cafe à Birmingham sont des résultats célèbres de quelques-unes de ces initiatives.

Or, les manifestations de cette idée sont diverses non seulement en termes de nouveaux rôles que les lieux réaménagés prennent, mais aussi en matière de modèles de financement choisis et en termes de liens créés avec le territoire environnant. C'est sur les deux derniers points que se concentre l'étude suivante de trois cas, précédée de quelques faits concernant les lieux mis en lumière.

Stara mestna elektrarna – Elektro Ljubljana (Slovénie)

Située dans le nord du vieux centre ville de Ljubljana, la Stara mestna elektrarna (littéralement, la Vieille centrale électrique de la ville) a été bâtie en 1898 ; régulièrement modernisée jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale, elle a été ensuite remplacée par une centrale moderne dans la banlieue de la capitale. Un des rares exemples conservés de l'architecture industrielle en Slovénie, la centrale est protégée en tant que monument culturel, technique et historique. C'est notamment à partir de l'année 2004 que le lieu a connu un nouvel essor, suite à un partenariat signé entre le Ministère de la Culture, la Ville de Ljubljana et l'entreprise Elektro Ljubljana, propriétaire encore actuel de la centrale. Ainsi, l'ancienne centrale est désormais destinée aux besoins des arts du spectacle, et plus particulièrement à la création, à la formation et aux manifestations artistiques. Ses locaux se présentent sous forme d'une salle de spectacle avec 300 places assises.

Leipziger Baumwollspinnerei (Allemagne)

Créée à la fin du XIXe siècle, la Leipziger Baumwollspinnerei (Filature cotonnière de Leipzig) a prospéré si rapidement qu'elle est devenue, 25 ans après sa création, la plus grande filature en Europe continentale. Elle s'étendait sur approximativement 100 000 m2 répartis en 25 halls. En 1992 a commencé le démantèlement de l'usine et en 2001, le complexe a été racheté par trois hommes d'affaires allemands, intimement persuadés du potentiel du site. Loués au départ à de jeunes artistes et artisans, les lieux de la Baumwollspinnerei se sont progressivement ouverts aussi à de jeunes entreprises créatives sans but artistique, apportant à l'endroit une fraîcheur et une nouvelle dynamique.

Galerie Thaddaeus Ropac Paris Pantin

Thaddaeus Ropac, galeriste spécialisé en art contemporain, a choisi d'ouvrir ses nouveaux espaces d'exposition parisiens à Pantin, dans une vieille ferronnerie datant du début du XXe siècle. S'étalant sur 4700 m2, quatre des huit halls de la ferronnerie ont été transformés en des salles d'exposition, tandis que les quatre autres servent désormais à des performances, show-rooms privés, archives et bureaux. Inaugurée en octobre 2012, la galerie a pour objectif principal d'accueillir des chefs-d'oeuvre d'art monumental. L'exposition inaugurale est dédiée aux artistes contemporains allemands Anselm Kiefer et Joseph Beuys.

Financement des projets : au croisement de différents modèles

En comparant les trois cas, nous pouvons constater que les trois espaces industriels ont été revitalisés à l'aide de fonds entièrement privés ou d'une combinaison de ressources publiques et privées. Par conséquent, les exemples divergent aussi dans la gestion financière des lieux.

La vieille ferronnerie de Pantin représente peut-être le cas le plus évident : ses locaux ont été réhabilités par la galerie Thaddaeus Ropac, possédant le capital nécessaire pour la réalisation du projet. La galerie générera des revenus à travers la vente des billets d'entrée.

La Baumwollspinnerei a pu voir son renouveau notamment grâce à l'investissement d'hommes d'affaires enthousiasmés : Florian Busse de Munich (Heintz & Co.), Tillmann Sauer-Morhard de Berlin et Bertram Schultze de Leipzig (les deux de MIB AG), auxquels s'est ajouté le collectionneur Karsten Schmitz de Munich (Fondation Federkiel). Après des travaux de restauration, ils ont décidé de mettre à disposition des locaux à loyer modéré. Notons cependant que des fonds publics ont été obtenus également pour contribuer à la rénovation des halls : ressources provenant de la Ville de Leipzig, de l'État de Saxe et de la République fédérale d'Allemagne. Ainsi, le support financier public est venu se joindre aux fonds privés, précédemment investis avec succès.

Concernant la Stara elektrarna à Ljubljana, sa nouvelle identité culturelle a pu naître grâce aux fonds provenant d'une synergie entre l'économie et la politique : le propriétaire Elektro Ljubljana (entreprise distributrice de l’électricité) et le Ministère de la Culture ont entièrement financé la première et la deuxième restauration (en 1998 et en 2004), et ont décidé de mettre gratuitement les lieux à disposition des artistes. Il s'agit d'une vraie réussite de collaboration entre les acteurs politiques, économiques et culturels en Slovénie, cas cependant relativement isolé à ce jour. L'entretien et la rénovation additionnelle des locaux sont financés par la vente des billets pour les spectacles, le soutien de quelques partenaires publics et privés ainsi que par le biais d'un appel aux dons.

D'heureux « effets secondaires »

Mis à part les objectifs généraux de la valorisation du patrimoine industriel et du développement despratiques culturelles, ces nouvelles activités apportent une énergie vitale dans ces lieux souvent abandonnés. En outre, ces espaces créatifs commencent à rayonner au-delà de leur emplacement physique, sur le territoire environnant, lui apportant ainsi une attractivité particulière : tout d'abord pour les habitants, mais aussi pour les touristes, toujours plus en quête d'extraordinaire et d'inédit. Ainsi, la Stara elektrarna attire de nombreux slovènes et étrangers, notamment à l'occasion du festival Mladilevi (Jeunes lions), qui est dédié aux représentations sur scène et se tient tous les ans à la fin du mois d'août. La 15e édition, mise en place en 2012, a accueilli plus de 10 000 visiteurs. Qui plus est, avec deux autres établissements culturels situés à proximité (la célèbre Metelkova – Mesto et le Musée ethnographique slovène), la centrale électrique commence à faire partie d'un véritable quartier culturel, projet qui a pour ambition de prendre encore davantage d'ampleur dans l'avenir.

D'autre part, la Baumwollspinnerei, située entre les quartiers Lindenau et Plagwitz dans l'ouest de Leipzig, a rendu vie à une partie de la ville où les non-résidents ne se rendaient qu'exceptionnellement. Étant devenue la résidence artistique de Neo Rauch, chef de file de la « Nouvelle École de Leipzig », elle suscite l'intérêt de nombreux touristes et citadins. Par ailleurs, l'ancienne filature attire des visiteurs tout au long de l'année par des événements culturels, des commerces artisanaux (ou autrement créatifs), des restaurants, un cinéma ou encore par une école maternelle rénovée dans les locaux qui y étaient destinés au début du siècle passé.

Contrairement à la Spinnerei, la nouvelle galerie Thaddaeus Ropac vient s'inscrire dans le territoire de la ville de Pantin ayant déjà une riche identité culturelle, notamment grâce à la présence de la Cité de la Musique et du Centre National de la Danse avec lesquels Thaddaeus Ropac souhaite collaborer. Sa nouvelle galerie ajoute sa propre pierre à la mosaïque créative de la ville en proposant d'immenses espaces inhabituels qui se prêtent à l'exposition d'oeuvres monumentales et à de grands projets multimédia.

 

Les exemples de la Stara elektrarna slovène, la Baumwollspinnerei allemande et la ferronnerie de Pantin montrent que d'anciennes constructions industrielles peuvent subir des transformations culturelles très réussies, et contribuent ainsi à un certain « recyclage » du patrimoine industriel bâti. En effet, une réflexion préalable de fond sur la faisabilité du projet s'impose : l'emplacement du bâtiment est-il propice au développement de l'activité culturelle ? Quelles pratiques artistiques privilégier et quelle est l'interaction envisagée avec le territoire ? Et enfin, comment assurer la viabilité financière de l’initiative ? Les trois cas prouvent que des projets culturels pérennes dans des sites industriels vacants sont possibles s'ils ont un potentiel de synergie avec le tissu social local ainsi qu'avec les acteurs politiques et économiques.

 

Kaja Androjna.

 

Crédits photo: PercyGermany sur Flickr