Culture is future » Financements et modèles économiques

10.10.2011

Toujours plus loin - Les rossignols et la sérendipité

À la veille du Forum d’Avignon, et dans un contexte durable de révolution technologique qui bouleverse les industries culturelles et créatives, la question de la rémunération des artistes est clairement un sujet d’actualité.

Chaque évolution majeure dans l’histoire de l’art – innovations technologiques, conceptuelles ou économiques – s’est accompagnée de nouvelles conditions économiques pour les artistes. De la séparation entre artistes et artisans à l’apparition des marchands d’arts, de la Renaissance –italienne et flamande - à Internet, des formes inédites d’expression naissent quand le marché des biens culturels s’élargit : portraits de bourgeois, scènes de la vie quotidienne, ready-mades, musique électronique et livres numériques n’en sont que quelques exemples.

Néanmoins, l’autonomisation des artistes s’accompagne d’une fragilité croissante et d’une sous-rémunération chronique, comme le montrent les travaux de recherche de Xavier Greffe. Par ailleurs, en dépit des difficultés de mesure statistique, Vimeo , iTunes et Kickstarter ne semblent pas avoir suffi à multiplier significativement le nombre d'artistes en exercice.

La révolution technologique que nous vivons au quotidien offre des moyens de production et de diffusion multipliés aux individus dotés d’une aspiration artistique. Du côté de la production, ni l’écriture ni la musique ni même, désormais, le cinéma, ne sont réservés à une élite formée, cooptée et dotée de financements conséquents, provenant d'intermédiaires de diffusion, de subventions, de mécènes ou d’un emploi parallèle. Grâce à des logiciels peu coûteux, voire gratuits, et un matériel numérique léger et de qualité, il n’y a presque plus de restriction à l’exercice d’un art quel qu’il soit, sauf peut-être les compétences et le véritable talent que les producteurs ambitionnent de repérer.

Du côté de la diffusion, les réseaux sociaux, les sites de vidéo en haute définition, mais aussi le micropaiement sont autant de moyens rapides bon marché de rendre ses œuvres accessibles à un public le plus large possible. Depuis que Duchamp puis le pop art ont généralisé l’idée que la reproductibilité des œuvres peut ne pas nuire à leur noblesse, et depuis que les supports physiques sont de moins en moins nécessaires dans de nombreux domaines culturels populaires, les coûts marginaux de diffusion sont négligeables. Même s’il faut toujours, à de rares exceptions près, investir dans le marketing pour qu’une œuvre soit portée à la connaissance du public.

Dans ce monde d’opportunités, reste pour le public à se retrouver dans la profusion des œuvres constituant la « longue traîne ». Même si la concentration sur des blockbusters devrait rester une caractéristique de la fonction sociale de la culture, le public jouit au moins d’un accès à une plus grande diversité, là où les intermédiaires assumaient jusqu’à présent le rôle de sélection et de promotion des quelques artistes élus. Cette diversité correspond parfaitement aux comportements propres à Internet, qui agit comme un catalyseur de sérendipité et de découverte.

En effet dans le processus naturel de création et d’oubli culturels, de nombreuses œuvres ne passent pas le filtre du temps ou n’ont pas accès à un quelconque public. Balzac mentionnait déjà le phénomène dans Les Illusions Perdues : « ce sobriquet de rossignol était donné par les libraires aux ouvrages qui restaient perchés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs magasins. » Aujourd’hui ces rossignols, passés ou actuels, peuvent renaître de leurs cendres et atteindre ne serait-ce que quelques lecteurs.

Dans cet écosystème où la relation de l’artiste au public est théoriquement directe, il appartient aux intermédiaires, qui eux-mêmes changent, maison de disques, moteurs de recherche ou encore plates-formes d’écoute par abonnement, de retrouver une place pertinente, entre aiguillage personnalisé des individus vers des œuvres et rôle traditionnel d’accompagnement et de promotion des artistes.

Une fois acceptée l’idée que la technologie est une occasion de renouveau des formes et d’élargissement du marché des industries culturelles, encore faut-il trouver de nouveaux moyens de rétribuer les artistes. Tout au moins peut-on poser deux principes pour nous guider, entre politique culturelle et justice économique : diversité – des formes, des styles, des artistes – et équité dans leur rémunération.

Parce que les options et leurs implications sur l’ensemble des acteurs sont nombreuses – subventions à la néerlandaise, riposte graduée en parallèle de sites marchands approuvés, licence globale, etc. – , et parce que la réponse apportée définit la politique culturelle d’une nation et le statut de la création dans la société, cette question mérite, outre la nécessaire réflexion législative, un vrai débat public, ouvert et sans a priori. Si les périodes électorales, dans tous les pays, s’accompagnent souvent d’un débat sur les politiques culturelles et désormais des choix faits pour Internet, reste que, sur le long terme, un consensus large est nécessaire, autour des internautes, des artistes, de leurs producteurs pour préparer collectivement le rayonnement et la qualité de la culture pour demain. 

 

Crédit image : Le Caravage, La diseuse de bonne aventure, 1594-95, 99 x 131cm, Musee du Louvre, Paris

Une contribution de l'ESSEC/Vincent Poulain