Culture is future » Innovation et numérique

23.12.2011

Quand l’industrie du disque avait rendez-vous avec Napster

Un immense succès suivi d’un procès retentissant

C’est en 1999 à la Northeastern University de Boston que Shawn Fanning créa avec Sean Parker un service qui allait révolutionner le monde de la musique : Napster.

Napster permettait de stocker de la musique sur son site Internet et de la mettre gratuitement à disposition de n’importe quel autre utilisateur. C’est cette infraction manifeste au droit d’auteur qui a conduit à la suppression du site en 2001 à la suite d’une procédure judiciaire de 2 ans au cours de laquelle la justice a fait valoir que Napster ne possédait pas les droits de la musique qu’il stockait.

Cette jurisprudence a conduit au développement  de nombreux logiciels peer-to-peer (P2P) qui offrent aux utilisateurs la possibilité d’échanger entre eux des fichiers sans passer par une plateforme en ligne comme c’était le cas avec Napster. Malgré un procès intenté aux Etats-Unis, aucun de ces logiciels n’a été interdit, la justice ayant estimé qu’ils n’étaient pas responsables de l’utilisation illégale qui en était faite. Or ce sont justement les utilisateurs de ces logiciels, que l’on désigne comme les « pirates »,  qui sont considérés par certains comme étant à l’origine de la fragilisation de l’industrie musicale.

Jeff Kwatinetz, PDG de The Firm, une société d’agents artistiques, affirme que « le monde de la musique avait [avec Napster] une occasion en or. Tout le monde utilisait le même service ; c’était comme si toute l’audience allait à une seule station de radio. Et puis Napster a fermé, et ces 30 à 40 millions de personnes sont parties sur d’autres plates-formes », ajoute-t-il. Et pourtant, l’histoire aurait pu prendre un tournant tout à fait différent.

En effet pendant le procès Napster, réunis en secret le 15 juillet 2000 dans un hôtel de la Sun Valley, les dirigeants des majors avaient discuté de la possibilité de légaliser Napster moyennant un abonnement de 10 dollars par mois. Nobuyuki Idei, patron de Sony, avait même déclaré en ouverture de cette réunion que « Napster était ce que voulaient les consommateurs ». Drôle de prédiction pour quelqu’un dont les logiciels pirates, enfants de Napster, allaient saper le fond de commerce. 

Hilary Rosen, qui dirigeait à l’époque la Recording Industry Association of America (RIAA) estime que c’est à la suite de cette histoire que « la musique, qui avait une vraie valeur aux yeux des gens, a fini par perdre sa valeur économique pour n’avoir plus qu’une valeur affective ».

Comment rendre sa valeur économique à la musique ? 

L’industrie du disque, considérant que le piratage est à l’origine des 3,4% de chute du chiffre d’affaires du marché mondial du CD, a choisi pour le combattre de tout mettre en oeuvre pour interdire l’interopérabilité des fichiers, c’est-à-dire la possibilité, dès lors qu’un utilisateur possède un titre, de le lire et de le copier sur plusieurs supports différents (baladeurs, ordinateurs, clefs USB, disques durs etc ...). Ce choix a été validé récemment par les conclusions du rapport Olivennes de novembre 2007 commandé par la France sur le problème de la « protection des œuvres culturelles sur les nouveaux réseaux ». En pratique, ces efforts ont abouti à la mise en place de nouveaux codages pour les disques qui verrouillent leur contenu pour tout autre utilisateur que celui qui l’a acheté.

En parallèle, cette industrie du disque s’emploie à promouvoir une offre légale d’achat titre par titre qui ne satisfait pas pour au moins deux raisons. La première, c’est justement l’absence d’une interopérabilité réclamée par les consommateurs, qui possèdent de nombreux supports différents sur lesquels ils souhaitent pouvoir utiliser leur fichier comme bon leur semble ; à titre d’exemple, les morceaux achetés sur iTunes ne peuvent être lus que sur cinq ordinateurs différents. La seconde, c’est évidemment l’abondance d’une offre illégale, gratuite, sans problème d’interopérabilité et accessible par tous très facilement. Cependant, et malgré ces deux bémols, l’offre légale est seule à pouvoir contribuer à redonner une valeur économique à la musique. Que faire alors ?

En Grande-Bretagne, la Featured Artists Coalition, une association d’artistes regroupant des grands noms de la musique comme Tom Jones, Paul McCartney, Radiohead, Annie Lennox ou Elton John, tire de cette histoire une leçon intéressante : « l’obstination à se réfugier dans le passé pour y trouver des solutions à la façon d’adapter la production en masse à l’âge de la distribution digitale a été le plus grand obstacle à toute évolution durant la dernière décennie ». Sauf que la solution qu’elle propose serait finalement « une forme d’abonnement P2P », c’est-à-dire précisément ce que les dirigeants des majors n’ont pas réussi à faire en 2000 dans la Sun Valley. Nul doute que s’ils avaient cette occasion aujourd’hui ils signeraient tout de suite.

Un rendez-vous manqué, donc.

 

Pour aller plus loin

Le développement et la protection des œuvres culturelles sur les nouveaux réseaux, Rapport Olivennes, novembre 2007.

L'Etat pyromane, chapitre 15 intitulé « Hadopi, culture et création : un nouveau modèle est-il possible ? », ouvrage collectif de Terra Nova, mars 2010.

Musique enregistrée et numérique : quels scénarios d’évolution de la filière ?, Marc Bourreau, Michel Gensolien, François Moreau, avril 2007.

 

Une contribution de l'Ecole Polytechnique/Hugo Zylberberg