Culture is future » Innovation et numérique

03.12.2012

Patrimoine audiovisuel et générations numériques - Interview de Mathieu Gallet, président de l'INA

Comment assurez-vous la transmission du patrimoine audiovisuel auprès des générations numériques ?

C’est un vrai défi pour l’Ina que de s’adresser à ces publics. Pour les internautes plus âgés, nos images renvoient naturellement à une culture audiovisuelle vécue, à des souvenirs de télé qui peuvent susciter amusement, nostalgie ou curiosité. Avec les plus jeunes, il s’agit de construire une relation nouvelle, fondée avant tout sur la découverte.

Le premier pré-requis, c’est évidemment de proposer un maximum de vidéos en ligne, sur tous les écrans, et autant que possible sous des formes gratuites. C’est ce que nous faisons sur notre site Ina.fr, qui se décline désormais sur mobiles, tablettes et télés connectées. Depuis 2006, nous avons de surcroît développé une vraie politique d’éditorialisation au quotidien, qui fait entrer nos archives en résonance avec l’actualité. Mais nous nous sommes rendu compte que cela ne suffisait pas à toucher massivement les plus jeunes. Pour y parvenir, nous avons donc déployé nos efforts dans deux directions principales.

Premièrement, nous avons cherché à nous positionner sur les grands carrefours d’audience du Web, là où les contenus bénéficient de la plus forte visibilité. Depuis 2010, nous avons notamment signé des accords avec Dailymotion et YouTube : sur chacune de ces plateformes, nous disposons désormais de nos propres chaînes vidéo, avec à la clé un modèle fondé sur le partage des revenus publicitaires.

Deuxièmement, il était indispensable de s’adapter aux nouveaux modes de partage et de prescription propres à ces générations, en accentuant notre dimension sociale. Lors de la dernière conférence F8 de Facebook à San Francisco, en 2011, l’Ina faisait ainsi partie des rares entreprises françaises dont le logo apparaissait sur l’écran, juste derrière Mark Zuckerberg ! Depuis que notre player exportable peut être intégré directement sur la page des utilisateurs du réseau, notre audience a fait un bond significatif.

 

Séduire ce public ne passe-t-il pas aussi par le développement de nouveaux formats ?

En effet, c’est un enjeu important, et nous avons fait récemment plusieurs expériences en ce sens. Avec la plateforme événementielle « Dites-le avec l’Ina », nous avons ainsi imaginé de proposer des « pastilles » vidéo très brèves, d’une durée de quelques secondes seulement, particulièrement adaptées pour s’insérer dans les conversations sociales. Dans le contexte de la dernière campagne présidentielle, nous avons sélectionné des « petites phrases » d’hommes politiques célèbres, que les internautes peuvent utiliser pour pimenter leurs échanges sur Tweeter ou Facebook, par exemple sous forme de commentaires. Cette plateforme a séduit plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs, et nous allons maintenant décliner ce concept autour d’autres thématiques et personnalités, comme Salvador Dalí à l’occasion de l’exposition organisée au Centre Pompidou.

Plus récemment, nous avons aussi cherché à présenter nos vidéos sous un mode ludique avec Télé-Top-Chrono, un jeu en ligne associant culture télévisuelle, rapidité et pouvoir de déduction, autour d’un concept simple et efficace, qui fonctionne particulièrement bien sur des thématiques très ciblées.

 

Le patrimoine peut-il être aussi une source de créativité pour ces nouvelles générations ?

C’est évident. On ne crée pas à partir de rien, et la simple mise à disposition de ce patrimoine peut être une source d’inspiration pour les jeunes artistes d’aujourd’hui. Lorsqu’on revoit les Shadoks, on se rend compte que certains programmes du temps de l’ORTF étaient d’une modernité stupéfiante, aux frontières de l’avant-garde !

Mais au-delà de l’inspiration, le patrimoine audiovisuel peut aussi constituer la matière première même de la création à l’ère numérique. En collaboration avec de jeunes auteurs talentueux, nous nous sommes investis dans la production de web-documentaires historiques dont certains, comme Shalom Amigos, ont été couronnés de nombreux prix. Dans un genre plus grand public, nous proposons également des concours où les internautes sont invités à « remixer » librement des archives qui sont mises à leur disposition, autour de thématiques concernant de grandes métropoles comme Paris, Berlin ou Montréal. C’est une manière de jeter des ponts entre notre héritage et notre avenir, en montrant que ce patrimoine n’est pas figé dans le temps, mais qu’il constitue une matière vivante, évolutive.

 

En parlant d’avenir, quelles inflexions envisagez-vous dans votre stratégie Web ?

La prochaine grande étape sera le lancement en janvier 2013 d’une nouvelle version d’Ina.fr, aux fonctionnalités et à l’ergonomie repensées pour coller au plus près des nouveaux usages. Parmi les innovations : l’ouverture du site aux films amateurs à caractère patrimonial, dans le cadre de l’opération Mémoires partagées que nous avons lancé en Aquitaine, et qui sera déployée progressivement dans les autres régions françaises. À travers cette initiative, c’est une nouvelle conception du patrimoine qui se profile, plus ouverte, plus participative, à la croisée du regard des professionnels de l’audiovisuel et de celui du grand public.