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19.01.2012

Le Forum d’Avignon donne la parole à 25 artistes de renommée internationale sur le thème de la propriété intellectuelle - Plantu

Le Forum d’Avignon donne la parole à 25 artistes de renommée internationale sur le thème de la propriété intellectuelle. Découvrez chaque jour leurs réponses…

PLANTU, dessinateur

Dans quelle mesure les innovations technologiques ont-elles fait évoluer votre métier ?

C'est évidemment Internet qui a changé la manière de travailler des dessinateurs de presse. Et depuis 2006, différents types de pressions se sont très bien organisés pour impressionner les dessinateurs mais surtout... impressionner leurs rédacteurs en chef qui, depuis, y regardent à deux fois avant de les publier.  Depuis 2006, beaucoup de ces groupes de pression issus des trois grandes religions utilisent habilement Internet et connaissent les différentes manières d'influencer la liberté de penser. Pour résumer : ils font peur. On a vu en 2008 comment, en 24 heures, Siné, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo, s’est fait licencier pour antisémitisme alors qu'il avait écrit une phrase, certes maladroite, mais qui n’en faisait pas la réincarnation de Goebbels. Or, les groupes de pressions ont été tels que même les dessinateurs de Charlie Hebdo qui étaient contre le licenciement abusif de Siné, ont à peine osé prendre la défense de leur confrère. Le rouleau compresseur des manipulateurs a bien fonctionné. Dans un autre domaine, j'ai eu des soucis à cause d'un dessin que j'ai réalisé sur le préservatif : on voyait dans mon dessin Jésus-Christ en train de lancer des préservatifs comme s'il s'agissait de la “multiplication des petits pains” des Evangiles. En une seule journée, Le Monde a reçu 3000 mèls qui ont saturé le serveur du journal. Les fondamentalistes des trois religions sont très équipés. Malgré leurs discours soi-disant moyenâgeux, ils connaissent parfaitement les nouvelles technologies. Par ailleurs, même si Internet est un outil extraordinaire et séduisant pour les dessinateurs qui envoient leurs dessins par courriel ou via Facebook, le web est utilisé par les médias comme un marché mondial dans lequel on “pique” des images et des photos à bon marché. Cela se retourne aujourd’hui contre les dessinateurs : aux États-Unis, il existe des sociétés (des syndicats comme Cartoonists and Writers) qui revendent les dessins à des prix réduits : autre avantage pour le rédacteur en chef frileux : il pique les dessins qui ne dérangeront personne et en plus cela lui évite d’avoir sur le dos un dessinateur de presse quelquefois difficile à contrôler. Et si c’est encore trop compliqué, le rédacteur en chef téléchargera une photo gratuite sur un site web.

Comment percevez-vous la réutilisation de vos œuvres par d’autres ?

Nous cédons gratuitement les droits pour les scolaires ou les universitaires lorsqu’ils utilisent les dessins dans le cadre de leur travail pédagogique. Toutefois, lorsqu'il s'agit d’éditeurs de livres scolaires comme Bordas, Nathan ou Hatier, nous établissons un accord normal entre le dessinateur et la maison d'édition : nous demandons donc des copyrights. En ce qui concerne Cartooning for Peace, l’association que je préside : lorsque nous faisons une rencontre ou une exposition, nous accordons des droits gratuits aux médias (nous avons l’accord de tous les dessinateurs de l’association) pour illustrer la couverture presse ; mais dès qu’un média souhaite utiliser le même dessin en dehors de la manifestation, alors il s’agit de copyrights payés aux dessinateurs.

Dans 10 ans, à qui confierez la gestion des droits de vos œuvres ? 

Dans 10 ans je continuerai encore à m’en occuper des droits de mes dessins. Je tiens à veiller à ce qu’ils soient bien respectés : il ne s’agit pas seulement de défendre les droits des images, nous nous battons aussi pour faire respecter nos droits à une image journalistique, éditoriale et responsable. Les médias demandeurs doivent le comprendre. Mes dessins ne sont pas anodins et il n’est pas question que mes caricatures se retrouvent sur n’importe quel support. Tout a du sens et notre époque oublie un peu trop souvent qu’un dessin de presse politique est porteur d’un message précis ; il ne s’agit pas seulement de belles images qui serviraient à faire de jolies taches sur la maquette des pages. Une caricature est le fruit d'un travail et elle véhicule une pensée éditoriale qui doit toujours être maîtrisée. C’est un combat de tous les jours. Il n'y a pas de journée sans que nous ne soyons obligés de batailler pour faire respecter nos droits de dessinateurs de presse. J’ai une assistante au journal qui veille à tout cela afin de me protéger. Quant à la gestion du stock d’originaux, nous sommes en pourparlers depuis plusieurs années avec l’IMEC (Institut de la mémoire Contemporaine) qui souhaite stocker les dessins dans son centre de documentation près de Caen. Les chercheurs, les étudiants et les journalistes peuvent, après autorisation, consulter tous les fonds de la culture contemporaine. L’avantage de l’IMEC est que l’auteur peut à tout moment reprendre son stock d’originaux ; ce que ne propose pas la BNF (lorsqu’on lui donne un fond, c’est pour toujours).