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14.02.2013

La culture contre les fanatismes, par Elie Barnavi

A l’occasion des cinquièmes rencontres internationales du Forum d’Avignon, Elie Barnavi, historien et diplomate, s’est exprimé sur la culture contre les fanatismes en ouverture du Forum avec Stéphane Richard, Président du directoire de Orange, Renaud Capuçon, violoniste, et Zahia Ziouani, chef d’orchestre, tribune qui a été relayée dans le journal le Monde daté du 20 janvier 2013.

 

La culture contre les fanatismes… L’historien est démuni face à ce bout de phrase. Est-ce un constat ? Il ne peut que s’inscrire en faux. Un souhait ? Citoyen et homme de bonne volonté, il ne demande qu’à y souscrire. Un programme ? Oui, un programme. Mais, « prophète du passé » qu’il est, cela n’entre pas vraiment dans ses compétences.

 

Commençons par le constat. L’intitulé assume une dichotomie entre la culture et le fanatisme. Il suppose que l’homme cultivé ne saurait être un fanatique, que le fanatique est un être grossier et dénué de culture. Pour l’homme contemporain, il renvoie à l’apostrophe de Jean-Baptiste Coffinhal, président du Tribunal révolutionnaire, à Lavoisier : « La République n’a pas besoin de savants » ; à Jdanov et à Lyssenko, qui ont mis en coupe réglée la culture et la science soviétiques ; à Goebbels, à moins que ce ne fût Göring, peu importe, qui disait sortir son revolver lorsqu’il entendait le mot culture, et organisait autodafés de livres et expositions d’art « dégénéré » ; plus près de nous, aux Talibans détruisant à coups d’explosifs les bouddhas géants de Bamiyan et aspergeant d’acide les filles qui osent prendre le chemin de l’école, et à leurs cousins idéologiques du Mali faisant table rase des vestiges de l’islam soufi.

C’est une pensée réconfortante, qui ordonne notre monde selon des catégories aisément repérables et nous met à part et au-dessus de la tourbe infâme des barbares. Longtemps, dans mes très jeunes années, je renvoyais volontiers le raciste, l’antisémite, l’intolérant de tout poil, dans les ténèbres de l’inculture et de l’imbécillité. Au fil des ans, il a bien fallu se rendre à l’évidence : Barrès n’était pas un crétin dénué de culture, ni Maurras, ni Céline, ni la cohorte d’officiers S.S. bardés de diplômes qui goûtaient la musique et les auteurs classiques. Eh non, la culture n’est pas nécessairement un antidote au fanatisme et à la barbarie. C’est plus compliqué que cela, hélas ! Pis, fanatisme et barbarie font partie de la culture, prennent appui sur la culture, dressent une culture contre les autres. Faire marcher les victimes vers les chambres à gaz aux sons de Beethoven, ce fut un acte de culture.

Dire cela ne signifie pas se complaire dans la délectation morose du dandy intellectuel revenu de tout, qui a enterré une fois pour toutes les illusions censément naïves des prophètes du progrès. Certes, après « les grands cimetières sous la lune » légués par le XXe siècle, il est devenu difficile de croire au progrès continu et inéluctable de l’esprit humain prophétisé par les hommes des Lumières. Le moins qu’on puisse dire est que l’ingéniosité de l’homme a progressé plus vite que sa morale. A tout prendre, si l’être humain a démultiplié sa puissance, il est resté ce qu’il a toujours été : une créature hybride, « ni ange ni bête », ou plutôt tantôt ange et tantôt bête, capable du meilleur comme du pire. Mieux vaut en prendre son parti et, au vu des grandes utopies qui ont toutes tourné au cauchemar, ne surtout pas essayer de le « changer ».

 

Cependant, si la lucidité, fille du malheur, nous apprend à ouvrir les yeux sur notre condition, elle doit nous conduire à l’embrasser toute. Si nous avons compris que le progrès n’est pas une autoroute droite à voies multiples et à sens unique, cela ne signifie pas que, sous les dehors plus modestes du chemin tortueux, cahotant et en boucles, il n’existe pas du tout. Après tout, la première moitié du XXe siècle ne résume pas l’histoire de l’humanité. La démocratie a fait des avancées remarquables, et pas seulement en Occident. Les droits de l’homme sont sortis des livres des philosophes pour investir le droit positif, y compris le droit des gens. On massacre encore des innocents sur la planète, on y réduit encore des êtres humains en esclavage, mais c’est devenu plus difficile et moins acceptable. La guerre n’a pas disparu, loin s’en faut, mais elle est moins légitime que jadis. Le miroir grossissant des média nous rend aveugles à un fait que les géopoliticiens connaissent bien : il y a de moins en moins de conflits armés de par le vaste monde, et, pour imparfaits qu’ils soient, des mécanismes internationaux de prévention et de contrôle existent, et il leur arrive de réussir. Il est grand temps de définir la guerre pour ce qu’elle est : non une fatalité humaine, due à la part de violence tapie en nous ; mais une institution sociale, et, oui, culturelle. Ainsi considérée, elle est non seulement susceptible d’être régulée et civilisée, mais abolie. Si la construction européenne nous a appris quelque chose, c’est bien cela.

Comme on le voit, les « raisons d’espérer » ne manquent pas…

 

Voici pour le constat. Infirme-t-il définitivement l’opposition entre culture et fanatisme ? Pas nécessairement. Cela dépend de la manière dont nous définissons le mot culture – dans le sens globalisant, fourre-tout des anthropologues, et alors cette dichotomie, nos l’avons vu, ne signifie rien ; ou dans celui, étroit, privilégié par les organisateurs de cette rencontre, qui cantonne la culture dans la création des œuvres de l’esprit, et qui, dès lors, offre prise à la politique. A l’évidence, définir une culture qui aurait pour vertu de faire barrage aux fanatismes, relève de ce dernier.

Pic de la Mirandole est ici plus utile que Pascal, qui s’est moqué du jeune prince philosophe. Constater que l’homme n’est ni ange ni bête est banal. Plus héroïque est la réflexion du l’humaniste italien dans son célèbre Discours de la dignité de l’homme. Sur la grande échelle des êtres, l’homme, affirme-t-il, est la seule créature capable de choisir sa place. Le voudra-t-il, il séjournera parmi les anges, en décidera-t-il autrement, il cherra au niveau des bêtes. Seul être sans place assignée à l’avance, il est le seul défini par sa liberté. Voici donc une définition acceptable de la culture : une production de l’esprit humain qui exerce sa liberté créatrice. Telle est la condition, me semble-t-il, d’une  culture capable de faire pièce aux fanatismes.

 

Cependant, comme toute définition, celle-ci est incomplète. La liberté est la condition nécessaire, mais pas suffisante. Lorsque le plasticien flamand Jean Favre imagine un « lancer artistique » de chats vivants dans sa ville d’Anvers, il exerce sans doute sa liberté créatrice, mais sa contribution à la culture, a fortiori à une culture entendue comme arme contre le fanatisme, reste à démontrer. Voici donc trois conditions supplémentaires qui, prises ensemble, devraient permettre à la culture d’exercer ce rôle. Il ne s’agit pas d’un programme, à peine de l’esquisse de quelques pistes d’action.

Première condition, comprendre que, dans le domaine de la culture comme dans tout le reste dans la vie des collectivités humaines, tout ne se vaut pas. Il est des œuvres de l’esprit capables de s’élever à l’universel, autrement dit d’aider les hommes, où qu’ils vivent et quelles que soient leurs origines et leurs systèmes de croyance, à lire le monde qui les entoure au moyen de leur intelligence et de leur émotion. Le relativisme culturel est un sûr moyen de sombrer dans la barbarie.

Deuxième condition, corollaire de la première, réhabiliter ce que Antoine Compagnon a appelé la « culture cultivée », autrement dit les œuvres de l’esprit telles que définies ci-dessus. C’et un vieux projet. Rousseau déjà, dans l’article « Art » qu’il a donné à l’Encyclopédie, voulait faire pénétrer les beaux-arts, censés « accroître et assurer le bonheur des hommes, jusqu’à l’humble cabane du moindre des citoyens ». C’est bien d’une réhabilitation qu’il s’agit, puisque la culture dans sa version anthropologique, « celle qui comptabilise dans les mêmes statistiques rassurantes de ‘pratiques culturelles’ la fréquentation des théâtres et des galeries d’avant-garde, les défilés de rollers, la célébration d’Halloween, l’amour des vieilles pierres et celui des rave-parties » (Maryvonne de Saint-Pulgent), a fini par occulter l’autre, la « culture cultivée ». Ce travail de réhabilitation est une affaire politique, à tous les niveaux du pouvoir, depuis les collectivités locales et les ONG jusqu’à l’UNESCO, en passant par les Etats-nations.

Troisième condition, mener un combat sans concession contre le multiculturalisme, qui enferme les humains dans des ghettos aux murailles infranchissables, au profit de la diversité culturelle, qui bâtit des ponts. Lorsque Daniel Barenboïm crée en 1999 l’Orchestre du Divan occidental-oriental, une formation symphonique israélo-arabe, il ne cherche pas à y fondre les deux composantes nationales en un magma culturel indistinct ; il jette une passerelle entre elles au moyen d’un langage universel, et, ce faisant, il fabrique un puissant outil culturel contre le fanatisme.

 

On aura compris, la culture capable de se dresser contre le fanatisme n’est pas n’importe quelle culture. C’est une culture humaniste, autrement dit centrée sur l’homme libre qui, parvenu à l’âge « adulte », est en mesure d’exercer son autonomie. C’était le programme des Lumières. Qu’il fût né en Occident, et d’ailleurs souvent battu en brèche par le même Occident, ne signifie nullement qu’il n’ait pas valeur universelle. Il faut être un taliban pour accuser la jeune Malala Yousufzai, cette adolescente pakistanaise de 14 ans qui se bat pour l'éducation des filles, d’être une agente de l’Occident. Pour les fanatiques de son pays, Malala est une cible logique. Et c’est logiquement qu’elle est devenue une héroïne culturelle universelle. Kantienne qui s’ignore, « adulte » avant l’âge, elle est clouée sur un lit d’hôpital pour incarner aujourd’hui, mieux que quiconque en Occident, la lutte de la culture contre le fanatisme.

Le programme des Lumières, dont Malala n’a probablement jamais entendu parler, c’est son programme. Plus que jamais, il doit être le nôtre. 

 

Elie Barnavi,

Avignon, novembre 2012.