Culture is future » Innovation et numérique

15.11.2011

Interview de Youngsuk Chi, président du Comité Exécutif d’ Elsevier, président de l’Union Internationale des Editeurs

Pouvez-vous nous présenter Reed Elsevier ? Quel est votre modèle d'affaires ? 

Le métier principal  de Reed Elsevier est de publier et diffuser de l’information à usage professionnel à destination de la recherche et de l’université, des professions médicales, des professions juridiques et judiciaires, et aussi des entreprises ou organismes publics avec les publications B2B et les services de gestion du risque. Nous sommes présents dans la plupart des pays avec notamment en France Elsevier Masson et LexisNexis Jurisclasseurs.  

Nous nous sommes engagés très tôt (dés 1991 en ce qui concerne certains secteurs) dans l édition électronique. Pour prendre l’exemple de la branche Elsevier qui intervient dans les domaines de la science et de la santé, nous avons investi près de 40 m € pour numériser l’ensemble des articles scientifiques que nous avons publiés entre 1823 (le premier numéro du Lancet) et 1995. A cette date, il  s’agissait de 5 millions d’articles environ. Nous en diffusons aujourd’hui plus de 11 millions, ainsi que 18 000 livres numériques, à partir du service ScienceDirect. Ceci ne représente cependant qu’à peu près 25% de la production mondiale, qui est infiniment plus riche encore, et qui, dans sa quasi intégralité, est également disponible en ligne depuis longtemps.  

Mais les services que les éditeurs universitaires comme Elsevier proposent aujourd’hui vont très au delà de la diffusion de livres ou d’articles. Nous continuons, bien entendu, à publier de la science, mais nous investissons aussi, de manière très importante, dans des technologies qui permettent d’alléger et de simplifier différents aspects du travail des chercheurs et des gestionnaires de la recherche.   

En effet, la production scientifique tend à croitre aussi vite que le nombre de chercheurs et la masse d’informations disponibles est chaque jour plus importante (+3% au moins par an). Les chercheurs sont donc confrontés de façon croissante au défi de trouver rapidement une information pertinente, vérifiée, et exploitable. L’intégration des contenus (« reuse of content ») qui permet d’accéder à différentes informations bien au-delà la lecture du texte d'un article ou d’un chapitre de livre est une des voies que nous explorons activement pour tenter de résoudre cette difficulté. 

L’intégration des contenus permet aussi de créer des outils permettant d’analyser rapidement et en profondeur différents facteurs importants tels que : la cartographie de la recherche de par le monde, les coopérations nationales et internationales, l’intérêt suscité par les publications de tel ou tel laboratoire… Saviez vous, par exemple, qu’en 2010 près de la moitié (48%) des articles publiés par des chercheurs français impliquaient une collaboration internationale ? (ce qui les situe au dessus de la moyenne du G8 qui est à 44%.)

Nous travaillons beaucoup par ailleurs à l’enrichissement des publications : liens instantanés avec des bases de données, accès par les images, vidéo et le cas échéant 3D… Plusieurs publications sont d’ores et déjà disponibles dans la version que nous appelons « Article of the Future ».

Le web sémantique devrait également constituer un apport décisif par rapport aux procédés actuels.

La montée en puissance des «big data», enfin, conduit à de nouvelles façons d'organiser et de trier l'information susceptibles d’aider les chercheurs dans leur activité. Nous avons encore du travail devant nous, mais nous commençons à comprendre ce qui pourrait être possible de réaliser à l’ avenir. C’ est pourquoi nous investissons dans des solutions qui permettront aux chercheurs à donner un sens à toutes ces données, et d’éclairer leurs décisions.

Pour l’essentiel, ces différentes publications et services sont accessibles par abonnement, mais nous  offrons également un ensemble d’autres possibilités, avec à l’esprit l’idée de favoriser un accès universel au savoir. Nous participons par ailleurs au programme « Research4Life » qui permet aux pays à revenu limité un accès gratuit, ou à très faible coût, à de nombreuses sources.

En quoi la propriété intellectuelle a-t-elle un impact sur votre entreprise ?

Un bon niveau de protection de la propriété intellectuelle est essentiel à nos activités, en tant qu’éditeurs bien sur, mais aussi en raison des investissements élevés que comportent les services internet innovants. A ce stade, pour la seule branche Elsevier, les téléchargements atteignent déjà 600 millions par an, tandis que les investissements pour l’édition électronique dépassent 300 m €.

Nous venons, par exemple, de lancer GeoFacets, un service en ligne permettant d’analyser les caractéristiques géologiques d’une région ou d’un bassin en utilisant un ensemble de cartes géo- référencées et 40 000 articles de recherche. Sans propriété intellectuelle il serait impossible d’envisager de tels projets.

Comment fonctionne la mise en application de la propriété intellectuelle à Reed Elsevier ?

Nous maintenons une veille attentive sur ce point, et nous participons de très près aux actions entreprises par certaines associations d’éditeurs.

Bien entendu, chaque fois que possible, nous recherchons un accord susceptible de permettre la mise en place d’une solution positive avant d’envisager d’aller devant les tribunaux.

En pratique, un grand nombre de situations très différentes peuvent se présenter, du cas de la Chine où la propriété intellectuelle n’est pas encore entièrement entrée dans les pratiques, à la négligence dans la gestion des accès, en passant par la piraterie délibérée. Chaque cas mérite une solution appropriée à sa gravité.

Par ailleurs, nous mettons en place des politiques parallèles qui élargissent l’accès légal, tel que Research4Life dont je viens de parler, ou, dans certaines conditions précises, l’« open access » aux publications scientifiques.

 

Comment sont traitées les questions de préservation par Reed Elsevier ?
 
Restons sur le cas particulier d’Elsevier : comme je l’ai dit plus haut, nous avons numérisé il y a longtemps déjà l’essentiel des publications passées (y compris celles qui ne sont plus protégées par le droit d’auteur), et depuis, la masse de contenus disponibles en ligne a énormément augmenté.

 

Tout ce contenu numérisé est remis à certaines institutions dont Portico et la Bibliothèque Royale de Hollande afin de garantir dans toutes les hypothèses sa préservation.

Nous considérons en effet que nous avons, en tant qu’éditeur, une responsabilité particulière dans la disponibilité des œuvres pour les générations futures.

Je voudrais souligner, en conclusion, à quel point le métier des éditeurs spécialisés a changé depuis un peu plus d une  dizaine d années : leur chiffre d’affaires, autrefois généré par des abonnements papier, provient aujourd’hui, dans de très nombreux cas, des services électroniques; les lecteurs, autrefois limités par les exemplaires disponibles en bibliothèque, ont accès au savoir en tous lieux et a tout moment; l’innovation technologique, enfin, prend une place majeure.