Culture is future »

23.11.2013

#FA2013 : Le point de vue de Pascal Lechevallier (ZDNet)

Pascal Lechevallier, consultant et blogueur sur Zdnet, suit à distance le Forum d’Avignon 2013. Il revient pour nous sur ce qui l’a marqué.

Les Pouvoirs de la Culture en Europe : de la Nostalgie à l’Espoir

Jacques Toubon, ancien Ministre de la Culture, a prononcé une allocution choc qui pourrait bien marquer le début d’une nouvelle époque pour la culture européenne.

Alors que Nicolas Seydoux, le Président du Forum d’Avignon, concluait les débats en déclarant : « il n’y a pas de culture sans propriété intellectuelle », Jacques Toubon, lançait la veille un avertissement à tous les acteurs du monde culturel réunis dans la Salle du Conclave du Palais des Papes : « Avignon ne doit pas devenir Byzance et s’enfermer dans des discussions pour savoir quels sont les sens de la culture. L’urgence est plus grande et on doit agir ! »

Les propos de l’ancien Ministre de la Culture sont prononcés à un moment clé de la révolution numérique. En effet, alors que l’Europe continue de défendre ses positions pour sauvegarder son exception culturelle dans le cadre des négociations commerciales avec les Etats-Unis, Jacques Toubon demande  à ce que la culture devienne « une matière de compétence partagée entre les Etats-membres et l’Union européenne » afin que soit mis en place « une politique européenne de la culture ».

Pour lui, l’époque « des mesures dérogatoires et d’exception » est révolue, car « la culture est l’objet d’une exploitation économique et financière absolument colossale au plan mondial dont les seuls qui n’en tirent pas partie sont ceux qui détiennent le capital de la culture, à savoir les créateurs, les producteurs, les artistes et les interprètes européens. »

Fin politique et à quelques encablures d’une échéance électorale européenne, il dépasse le débat intellectuel sur le pouvoir de la culture dans la société pour le porter sur le terrain économique en posant deux questions :

« - Si dans 20 ans, 30% du PIB de l’hémisphère nord est fait de services virtuels, quels revenus et quels emplois aura-t-on dans ces services ? »

« - Si 60% des contenus culturels sont distribués en ligne et que nous n’avons aucune plateforme de distribution en ligne, alors où seront nos créateurs et nos interprètes, mais aussi où seront nos revenus et nos emplois ? »

Selon lui il est temps de « remplacer la nostalgie de l’Europe par l’Espoir de l’Europe. »

Fataliste, mais pas résigné, il conclut sa présentation en déclarant : « Demain il n’y aura plus rien si nous sommes absents dans le secteur qui fera l’économie de demain. »

Des propos d’une force implacable, qui en quelques minutes balayent à la fois toutes les déclarations d’intention, tous les propos visionnaires des penseurs du siècle nouveau, tous les rapports gouvernementaux d’hier et d’aujourd’hui, toutes les paroles politiques qui pour l’essentiel n’ont jamais réussi à créer l’élétrochoc numérique indispensable à l’éclosion de vrais leaders européens dans le domaine de la culture à l’ère numérique.

Et même si la Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti rappelait au cours des débats que « l’Europe est le berceau de la Culture et que l’Europe est une force culturelle », il faut bien reconnaître que l’Europe brille par son absence. Les chiffres publiés récemment par l’Observatoire Européen de l’Audiovisuel en témoignent : alors que l’Europe recense près de 2.500 plateformes de Vidéo à la demande en Europe, le premier pays à les héberger est le Luxembourg, réputé pour être un refuge fiscal bien plus qu’un incubateur de sociétés innovantes. Pire, sur l’ensemble des plateformes de Vidéo à la demande présentes en Europe, près de la moitié (48%) sont des plateformes appartenant à des entreprises non européennes : d’Amazon à Netflix, en passant par Apple, Microsoft et Google, alors même que ces plateformes ne se sont pas encore complètement déployées sur le continent européen.

Ce constat n’est pas une invitation à renforcer les mesures protectionnistes vis-à-vis des GAFA et autres oligopoles venus d’Outre-Atlantique, mais plutôt la preuve que le secteur européen de la culture n’a pas su s’organiser suffisamment bien pour créer une offre culturelle en ligne capable de rivaliser avec ses concurrents américains. Et c’est sur ce point  que Jacques Toubon tire la sonnette d’alarme.

A ce jour, force est de constater qu’aucun acteur européen n’est en mesure de rivaliser avec ses concurrents, américains aujourd’hui et probablement chinois demain. Nous nous émerveillons de temps à autre de la réussite d’une start-up française aux Etats-Unis, mais au final, nous n’avons réussi à construire aucun champion numérique de la culture en Europe dans le domaine de l’audiovisuel, si cher aux créateurs, aux artistes, aux producteurs et aux interprètes.  Peut-être Jacques Toubon a–t-il créé cette « prise de conscience numérique » indispensable à toute ambition dans le domaine de la diffusion des œuvres culturelles  sur internet avec l’espoir de voir une plateforme VOD pan-européenne émerger rapidement.

 

Pascal Lechevallier

 

A propos de Pascal Lechevallier

Pascal Lechevallier dirige un cabinet de consulting spécialisé dans les nouveaux medias. Il accompagne les professionnels de l’audiovisuel et des médias pour mettre en place des stratégies digitales innovantes. Pascal Lechevallier est le fondateur de TF1Vision, le site de VOD du groupe TF1.

Son site : http://www.zdnet.fr/

Sur Twitter : @PLechevallier