Culture is future » Innovation et numérique

15.11.2011

DEBAT 2011 - Vers la convivialité électronique, par Arjun Appadurai

J’écris pour remettre en cause un grave préjudice, que beaucoup d’entre nous soutiennent et d’autres, moins nombreux, souhaiteraient combattre. En effet, certains soutiennent que quelque chose dans le monde actuel de la communication électronique va à l’encontre de la convivialité. Ce préjudice se fonde sur de multiples sources. La principale est l’idée que les médias électroniques modernes sont une forme extrême de médias impersonnels et s’opposent ainsi intrinsèquement à l’intimité et à l’immédiateté d’un dialogue face à face. Ils sont vus comme la représentation même de l’étape finale de la victoire de la Gesellschaft sur la Gemeinschaft (de la société sur la communauté). Une autre source à ce préjudice est liée à la technologie elle-même. Nous croyons souvent que lorsque la technologie s’impose, cela ne peut être qu’en faisant souffrir l’humanité. Enfin, la troisième source identifiable touche à l’économie. Les médias électroniques tendant à être considérés comme requérant un niveau considérable d’alphabétisation, ainsi que du temps libre et un certain cosmopolitisme,  ils sont de  plus en plus vus comme contraire aux intérêts du peuple n’ayant pas accès à ces privilèges. Ce préjudice est un obstacle à la perception du potentiel réel des médias électroniques en termes de convivialité et il est possible de structurer cette réflexion en analysant trois mythes spécifiques supportant ce préjudice. 

Mythe # 1: “La fracture numérique” accentue l’écart entre les “riches” et les “pauvres”

La réalité : la « fracture numérique » n’est pas simplement une question d’opposition entre « riches » et « pauvres ». Dans les faits, l’alphabétisation numérique s’avère être une nouvelle forme d’alphabétisation, en dehors du contrôle des églises, des Etats ou des corporations, contrairement à toutes les anciennes formes d’alphabétisation. C’est pourquoi même les plus puissants des Etats, comme la Chine, redoutent Internet. Des mouvements dissidents à travers le monde utilisent le potentiel de ce réseau mondial pour ébranler les autorités établies. Les artistes utilisent les technologies électroniques pour créer de nouveaux genres d’évènements, performances et installations, à travers lesquels ils expriment les fruits de leur imagination, mais remettent également en question le rôle de la science, de la religion et de la corruption dans la vie humaine. Ainsi, la différence entre créativité artistique et scientifique a été réduite par la révolution électronique. A travers le monde, les peuples utilisent les nouveaux médias électroniques pour aller au-delà des anciennes technologies. Par exemple, l’usage des téléphones portables est en pleine explosion dans le monde entier, de même que les SMS, ce qui nécessite une forme d’alphabétisation très différente de celle enseignée dans les salles de classes et les manuels. L’e-alphabétisation peut être une arme massive pour la démocratie, et c’est la plus grande différence entre les évènements de la place Tiananmen en 1989 et ceux du printemps arabe en 2011. La progression de sites internet comme Wikipédia permet la diffusion de méthodes plus démocratiques renforçant  la connaissance publique. Google a rendu plus facile pour les gens ordinaires de faire des recherches sérieuses compte tenu de leurs propres délais et de leurs objectifs. Et même lorsque peu de gens ont réellement accès à des ordinateurs, comme en Afrique, leurs leaders, professeurs, activistes l’ont eux presque toujours. Les paysans de l’Inde rurale sont maintenant capables d’examiner les registres fonciers de leur quartier pour vérifier la légalité de toutes les transactions foncières. Les prisonniers idéologiques peuvent entrer en contact avec des sympathisants en dehors du contrôle des Etats qui les ont emprisonnés beaucoup plus facilement qu’auparavant. 

Les projets d’exclusion, de corruption et de répression sont beaucoup plus difficiles à dissimuler, étant donné la large diffusion des nouveaux rapports électroniques et la montée du nombre de lois sur le « droit à l’information ». En bref, il se peut que la révolution électronique ne puisse pas résoudre les problèmes mondiaux d’inégalité. Mais il est faux de la penser comme une force majeure renforçant ces inégalités.

Mythe # 2 : Les technologies électroniques mettent à mal les anciennes formes de solidarité

La réalité : les anciennes formes d’affinité, d’amitié et de solidarité perdurent toujours aujourd’hui. Elles sont améliorées par des nouvelles technologies comme Skype, le téléphone portable, les SMS et les messageries instantanées. Dans de nombreux cas, les liens familiaux se développent, de vieilles amitiés sont redécouvertes, des endroits sont remis au gout du jour et les liens sociaux sont réactivés. Dans le même temps, du fait de la vitesse des échanges d’information à l’ère électronique, les rumeurs à l’origine des guerres de religions, des nettoyages ethniques et des émeutes sont également plus souvent remises en cause. Bloguer augmente la richesse des débats publics, Google permet à plus d’individus découvrir la réalité d’autres endroits du monde, et Skype rend possible un contact personnel en temps réel avec amis et famille. Prenons un exemple propre à l’Inde. Depuis des siècles, les Indiens ont arrangé les mariages de leurs enfants, se référant aux relations déjà nouées entre familles, amis et voisins. A l’heure actuelle, alors que de nombreux Indiens ont déménagé loin de chez-eux, à la recherche d’un emploi ou pour leur études, les mariages arrangés n’ont pas disparus, et dans de nombreux cas ils ont même été revitalisés par l’usage de Skype, des vidéo, des échanges de photographies en temps réel et autres formes de médiation électronique.

Par ces moyens, le périmètre des mariages arrangés s’est étendu géographiquement et des hommes et des femmes qui vivent et travaillent en Europe, Australie, Canada et Etats-Unis continuent à construire des liens maritaux avec leur famille et leurs voisins en Inde. Le cercle des mariages s’agrandit tout en conservant beaucoup de ses qualités traditionnelles. De la même manière, les média électroniques permettent aux amis et voisins de petites localités des Philippines, du Mexique ou du Sénégal par exemple, de lutter contre  les tensions inhérentes à un marché du travail mondial souvent cruel, qui réduit leurs protections légales et politiques dans leur nouveau lieu de vie en Europe, au Moyen-Orient ou encore aux Etats-Unis. Confrontés à des lois hostiles en matière d’immigration  et de travail, ces migrants se référent à des liens antérieurs en transférant de l’argent à leur familles via des plateformes électroniques, en gardant le contact via Internet, et en se mariant avec des personnes de leur localités d’origine. Bien sûr, les mafias, les trafiquants humains, les terroristes et vendeurs d’armes utilisent aussi Internet pour atteindre leurs propres fins. Mais ils ne peuvent pas empêcher les pauvres et les exploités d’utiliser eux aussi ces technologies dans une perspective de dignité, de justice et d’opportunité dans une certaine mesure. 

Mythe # 3: Les medias électroniques font prévaloir la distance sur la proximité en matière de vie sociale 

La réalité : l’ancienne opposition entre distance et proximité fait elle-même l’objet d’une secousse tectonique. Messages et images évoluent à la vitesse de la lumière. Des étrangers apparaissent constamment parmi nous. Nos enfants et nous-mêmes nouons des liens à travers le monde. Les vieilles idées d’échelle et de taille sont devenues obsolète. Ce n’est pas tellement que nous vivions maintenant dans un « village mondial ». C’est plutôt que les villages du monde se sont mondialisés. Mao avait un jour prédit que les villages du monde engloberaient les villes. En réalité, les villages du monde sont devenus des villes et ces villes, elle-même électroniquement liées, rétablissent un certain sens de l’intimité sur de vastes distances. Ceci est en grande partie dû au caractère visuel de ces nouveaux médias et à leur capacité à communiquer des photos et des images en temps réel. Voir des images des êtres aimés en temps réel, au-delà des kilomètres, voir un message instantané accompagné d’une photographie sur son téléphone, voir une photo jpeg du mariage de son enfant, voilà des expériences qui resserrent les distances de migration, au moins dans certains domaines. Il est vrai que ces technologies ne sont pas disponibles à tous de la même manière. Mais elles ne sont plus distribuées selon une stricte hiérarchie entre centre et périphérie. Des villages africains, des monastères bouddhistes, des temples indiens, tout comme bon nombre de lieux éloignés sont désormais connectés. Ces liens remettent en question les concepts traditionnels de distance géographique, permettant aux voix, messages et images d’interagir pour créer une vraie « écologie » d’intimité qui n’est pas simplement un ersatz ou un dérivé. Quiconque a vu des supporters sportifs crier et célébrer la victoire d’une équipe nationale à des milliers de kilomètres du lieu du match savent que les communications électroniques peuvent reproduire la magie de la convivialité en dépit de grandes distances. 

Les leçons

  1. Nous devons investir dans l’alphabétisation électronique, pas seulement en termes de matériel et logiciels pour assurer la connectivité. Il est nécessaire que les gens ordinaires soient capables de produire des images et des messages dans ces nouveaux langages, d’une façon qui corresponde à leurs priorités personnelles.
  2. La propriété intellectuelle ne vise pas à protéger uniquement les propriétaires actuels : il s’agit ici d’élargir la classe des futurs propriétaires. Il nous faut nous concentrer sur les méthodes d’éducation qui développeront l’univers des lecteurs pour qu’il y ait plus d’écrivains, de visiteurs pour qu’ils y aient plus d’artistes, d’auditeurs pour qu’il y ait plus de musiciens… Nous avons besoin de nouvelles méthodes pour étendre la classe des producteurs électroniques, et non uniquement des consommateurs.
  3. Il n’y a pas d’opposition entre créateurs et entrepreneurs dans le nouvel âge de la connectivité électronique. Il y a au contraire une relation émergente entre créer, diffuser, et posséder des moyens de production électroniques. Marx n’aurait pas osé rêver de ce changement. Mais nous devons l’adopter, le gérer et l’approfondir. Nos lois de propriété intellectuelle se réfèrent en majeure partie au 19e siècle. Nous avons besoin de les revoir dans le contexte du 21e siècle.
  4. Nous nous référons souvent aux grandes idées du 18e siècle : «la liberté» et «l’égalité». L'âge de la connectivité électronique a également créé la possibilité d’apporter une nouvelle énergie et pertinence à l'idéal de «fraternité». Et cette fraternité même sera caractérisée par l’émergence « d’écologies » de la convivialité électronique.

 

Arjun Appardurai