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02.11.2011

DEBAT 2011 - Propriété intellectuelle - La paroles aux artistes : innovations technologiques et évolution de l'art

Le Forum d’avignon a interviewé 25 artistes internationaux pour préparer le débat sur la propriété intellectuelle

Dans quelle mesure les innovations technologiques ont-elles fait évoluer votre métier ?

 

Paul ANDREU, architecte

L’informatique omniprésente est l’innovation principale :
- Beaucoup d’images, pas toujours très utiles, mais que la « Communication », souvent liée à l’incompréhension, rend nécessai res.
- La possibilité de mieux maitriser des projets complexes, mais qui pousse à un académisme de la complication.
- Au stade de la construction, l’avantage très réel de ne plus être soumis à la répétition d’éléments identiques.
On n’est pas loin au total de la loi  de l’audiovisuel : en moyenne, plus les moyens de productions progressent, plus la création régresse. 

 

Jean Jacques ANNAUD, réalisateur

 Le support digital n'a pas bouleversé ma vie. Il permet de tourner plus sans s'occuper du prix de la pellicule, à la manière des photographes amateurs qui font 400 photos au lieu de 3 pour la communion de la petite cousine. Le numérique permet aussi d'alléger, voire de se passer de lumière pour les scènes de nuit.
En revanche le tsunami du téléchargement gratuit transforme radicalement le segment de cinéma dans lequel j'ai fait ma vie. 60 pour 100 du remboursement de mes films provenaient des ventes de DVD au cours des dix ou vingt ans qui suivaient la sortie en salle. Le choix qui s'offre désormais à moi est soit de faire du cinéma de consommation immédiate pour adolescents, soit de faire les films de mon cœur pour 40 pour 100 du coût.

 

Nabil AYOUCH, réalisateur

Elles l'ont non seulement fait évoluer mais l'ont même complètement changé. Grâce aux effets spéciaux, tout devient possible aujourd'hui. Grâce à la démocratisation des outils de tournage/montage, n'importe qui peut devenir réalisateur et faire un film. Cela signifie qu'un film peut naître n'importe où, être fabriqué avec très peu de moyens et diffusé instantanément dans le monde entier grâce aux nouvelles fenêtres qu'offre Internet.  Plus que jamais, la différence ne se fera pas sur la performance technique mais sur l'originalité de l'idée et la manière dont elle sera traitée.

 

 

Philippe CLAUDEL, réalisateur

Ma dette est immense vis à vis de l'informatique et en particulier de l’ordinateur portable, sans lequel je serais incapable d'écrire une seule ligne: l'usage de l'ordinateur portable a libéré mon imagination. C'est lui qui l'alimente et la fait fonctionner. Il est en quelque sorte mon cerveau extérieur et inépuisable. Concernant mes activités de cinéaste, j'ai tourné mes deux films avec la technologie numérique, en intégrant ses spécificités, ses nouvelles possibilités et ses limites. Je suis fasciné par les nouveaux outils de production et de lecture de l'image et n'ai aucune nostalgie pour la pellicule.

 

 

Jean Pierre et Luc DARDENNE, réalisateurs

Le vrai changement sera l'utilisation de la caméra Alexa avec ses nouveaux capteurs dans notre prochain film. Nous pourrons donc répondre à cette question après notre prochain tournage.

 

 

 

Wim DELVOYE, réalisateur

La technologie a tout changé et m’a émancipé en tant qu’artiste. En même temps, cela m’a aussi rendu plus dépendant d’autres gens. Elle m’oblige à collaborer avec des spécialistes et à m’intéresser à plus de sujets. Grâce à la technologie mes travaux sont plus diversifiés et plus ambitieux. Nous sommes toujours aussi ambitieux que la technologie que nous utilisons. Grâce à la technologie je peux être également mon propre agent. Cela change beaucoup la relation entre la périphérie et le centre. Je vis dans la banlieue de Ghent : grâce à Internet les artistes à la fois peuvent être locaux et mondiaux à la fois. L’art est beaucoup plus une affaire « holistique » depuis que nous avons ces nouvelles technologies. Sérieusement, je pense que montrer quelque chose sur Youtube, etc. est aussi important que le montrer au MOMA à New-York.

 

 

Laurence EQUILBEY, chef d’orchestre, directrice musicale d’Accentus

Une expérience récente pour vous répondre: j'ai développé récemment un diapason électronique, pour supplanter le très ancien diapason à deux branches. Ce nouveau diapason peut donner n'importe quel ton, dans n'importe quel mode, tempéré ou non ; on peut également l'utiliser à l'aveugle. Les possibilités techniques des chanteurs sont considérablement élargies, l'accès aux micros-intervalles est rendu possible, alors qu'il était réservé jadis à la seule électronique. J'ai commandé et créé des œuvres qui utilisent les potentialités de cette machine. Pour moi c'est une  vraie révolution.

 

 

Jochen GERZ, artiste plasticien

Le mot « technologie » est un terme contemporain. Cela prouve le fait que chaque fois que quelque chose est créé, elle est le fruit de son époque. Ainsi la technologie signifie que nous vivons, comme les gens avant nous, à un moment donné.  Ce moment étant unique, les productions artistiques le sont également. L’art est peut-être l’expression la plus radicale de la reconnaissance suivante : rien ne peut jamais se répéter. Si la technologie décrit la continuité (continuité du changement), dans d’autres temps le terme contemporain équivalent pourrait très bien être tradition.

 

 

JUL, dessinateur

J'appartiens à la minorité des dessinateurs de bande-dessinée de ma génération à ne pas du tout utiliser d'ordinateur pour réaliser leurs planches, en particulier pour la mise en couleur que j'effectue au pinceau, de manière assez semblable à celle du 13e siècle. 

En revanche, le travail de dessinateur de presse à été bouleversé par les nouveaux moyens de transmission, scans portatifs, wifi, téléphonie, qui permettent d'envoyer des documents exploitables par tous médias en temps record, et ainsi de travailler depuis un hamac à Honolulu.

 

Radu MIHAILEANU, réalisateur et scénariste

Aujourd'hui tous les scénaristes écrivent sur des ordinateurs, certains utilisant des logiciels pour l’écriture et la mise en page (pas moi). Le grand avantage est qu'on "monte" en écrivant, changeant la place des scènes, les raccourcissant, etc., ce qu'auparavant on faisait au ciseau et avec de la colle. Ensuite, on rédige des devis et des plans de financement sur des logiciels appropriés, ce qui nous économise un temps infini. De même pour les plans de travail, les situations budgétaires, etc.  
De plus en plus de tournages s'effectuent aujourd'hui avec des caméras numériques. Même si cela n'a pas encore tout à fait atteint la qualité du 35mm, le numérique apporte des solutions en lumière, en flexibilité de tournage, en terme de coût, en possibilités d'étalonnage. Tous les films se montent aujourd'hui en virtuel, on ne coupe plus, au moment du montage, la pellicule. De même pour le son, que ce soit des dialogues ou de la musique, avec une qualité exceptionnelle.
Enfin, de plus en plus les films sont projetés en numérique, s'acheminent vers les salles de cinéma du monde entier soit pas internet, soit par satellite. Cela a apporté des économies, des souplesses d'exploitation, mais aussi des dangers, mettant en péril la diversité.

 

Christopher MILES, film director 

 La technologie a révolutionné la production de films – non la structure ou l’écriture des idées, mais la fabrication réelle des images, sons et leur projection dans un cinéma. A gauche, je suis à coté d’une caméra Oanavision 35mm, la dernière technologie en 1976. L'idée de 24 images par seconde n'a pas changé depuis les frères Lumières. Mais avec l'invention de la caméra vidéo, à droite (une Sony EX3), qui utilise une carte mémoire au lieu d'une pellicule, il n'y a pas de mécanique en mouvement. Cela fait sans doute un appareil beaucoup plus léger et plus portable, car, même avec un zoom la caméra Sony pèse moins d'un quart de la Panavision avec une pellicule et une lentille semblable, et à 60 000 $, soit un quart du prix. Les deux caméras donnent des résultats similaires (format : jpeg200 Digital Cinema Package) sur un grand écran. 

 

Christine ORBAN, écrivain

 J’ai écrit dix romans à la main, quatre ou cinq fois chacun. La réécriture était une sorte de tamis qui me permettait de « filtrer » les répétitions, de vérifier le rythme, la ponctuation. Fringues publié en 2002 est le premier roman écrit sur un ordinateur ainsi que les neuf autres qui suivront.  Je ne sais pas si mon écriture a changé, mais cela a été pour moi beaucoup plus facile, plus ludique aussi, de me servir d’un ordinateur. J’étais libre d’imprimer mes pages quand je voulais les lire, je n’avais plus besoin d’intermédiaire, de secrétaire pour donner une version « propre »  à mon éditeur. La relation avec mes romans pouvait demeurer secrète jusqu'à la fin. L’ordinateur devenait presqu’un compagnon « vivant »… quand il était en panne, le roman était interrompu le temps de la réparation, même si cela ne m’empêche pas évidemment de prendre des notes, d’écrire certains passages qui méritent une intimité différente avec un crayon et une gomme. Par exemple le premier jet du Pays de l’absence a entièrement été écrit sur un cahier Clairefontaine, peut-être à cause du sujet. Internet représente pour les recherches un immense gain de temps. Je me surprends à abandonner mon Larousse pour effectuer mes recherches sur Google. 

 

ORLAN, artiste

Je ne pars jamais des technologies ou des matériaux, mais du concept, du projet d’œuvre, ensuite je cherche la solution technologique la plus appropriée. Lors de la 7e opération-chirurgicale-performance à New York en 1993, avant Internet, j’ai réussi avec le visiophone, la télévision satellite, le fax… à mettre en œuvre mon concept « d’Omniprésence » (diffusion vidéo live de l’opération depuis New York dans ma galerie Sandra Gering, vers la France au Centre Pompidou et le Canada au Centre Mac Luhan). Je répondais en direct aux questions que les spectateurs me posaient pendant l’opération. Avec Internet et Skype, c’est aujourd’hui beaucoup plus simple de le réaliser. 

 


Jean-Marie PERIER, photographe

Toute innovation me semble primordiale. Il faut l'apprendre, quitte à la laisser de côté après. Ce sont les appareils photo et les ordinateurs qui m'ont le plus donné envie de travailler. Il est curieux de constater que ce sont les techniciens et les industriels qui inventent les artistes et non le contraire. En 1962, lorsque Nikon a sorti l'appareil réflex, il a inventé des milliers d'artistes grâce à sa machine. Quant à Steve Jobs, je ne vous en parle même pas...

 

 

PLANTU, dessinateur

C'est évidemment Internet qui a changé la manière de travailler des dessinateurs de presse. Et depuis 2006, différents types de pressions se sont très bien organisés pour impressionner les dessinateurs mais surtout... impressionner leurs rédacteurs en chef qui, depuis, y regardent à deux fois avant de les publier.  Depuis 2006, beaucoup de ces groupes de pression issus des trois grandes religions utilisent habilement Internet et connaissent les différentes manières d'influencer la liberté de penser. Pour résumer : ils font peur. On a vu en 2008 comment, en 24 heures, Siné, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo, s’est fait licencier pour antisémitisme alors qu'il avait écrit une phrase, certes maladroite, mais qui n’en faisait pas la réincarnation de Goebbels. Or, les groupes de pressions ont été tels que même les dessinateurs de Charlie Hebdo qui étaient contre le licenciement abusif de Siné, ont à peine osé prendre la défense de leur confrère. Le rouleau compresseur des manipulateurs a bien fonctionné. Dans un autre domaine, j'ai eu des soucis à cause d'un dessin que j'ai réalisé sur le préservatif : on voyait dans mon dessin Jésus-Christ en train de lancer des préservatifs comme s'il s'agissait de la “multiplication des petits pains” des Evangiles. En une seule journée, Le Monde a reçu 3000 mèls qui ont saturé le serveur du journal. Les fondamentalistes des trois religions sont très équipés. Malgré leurs discours soi-disant moyenâgeux, ils connaissent parfaitement les nouvelles technologies. Par ailleurs, même si Internet est un outil extraordinaire et séduisant pour les dessinateurs qui envoient leurs dessins par courriel ou via Facebook, le web est utilisé par les médias comme un marché mondial dans lequel on “pique” des images et des photos à bon marché. Cela se retourne aujourd’hui contre les dessinateurs : aux États-Unis, il existe des sociétés (des syndicats comme Cartoonists and Writers) qui revendent les dessins à des prix réduits : autre avantage pour le rédacteur en chef frileux : il pique les dessins qui ne dérangeront personne et en plus cela lui évite d’avoir sur le dos un dessinateur de presse quelquefois difficile à contrôler. Et si c’est encore trop compliqué, le rédacteur en chef téléchargera une photo gratuite sur un site web.

 

 

 

Marjane SATRAPI, réalisatrice

Les outils technologiques servent certes à travailler plus rapidement. Il n'y a aucun doute. Mais penser que la machine peut remplacer l'homme, voire qu’elle peut engendrer de la créativité est une idée obsolète. Pour moi, mon ordinateur est aussi important que ma gomme ou mon taille-crayon mais nettement moins que mon papier et mon crayon.

 

 

Kjetil Tredal THORSEN, architecte

Les outils numériques ont changé significativement le processus créatif et le résultat. Du partage d’information en temps réel aux partenaires d’un projet, des outils 3D à l’organisation paramétrique. Cela offre la possibilité d’être expérimental et en même temps de contrôler mathématiquement la création.

 

 

 

Barthélémy TOGUO, artiste plasticien

Dès mon arrivée en France en 1993, je découvre, à l'Ecole Supérieure d'Arts de Grenoble, l'informatique, ça a été un raccourci pour donner une autre esthétique à mon travail en passant directement par Photoshop, je pouvais transformer à ma guise les images que j'avais réalisées sur simple appareil photographique ;  le champ de création devient énorme, l'association du son, de l'image et du mouvement est plus facile, plus simple et je gagne en temps.

 

TOTONHO, artiste 

La technologie, c’est le progrès. Mais le progrès sans durabilité peut être fatal pour la planète. Etant un artiste né et élevé à la campagne, j’ai une très forte connexion avec la nature. Dans mes œuvres, je veux montrer la beauté du monde que je connaissais jusqu’à mes 14 ans et mon déménagement en ville. La mondialisation nous a donné un accès en temps réel à tout ce qui en train de se passer sur la planète, et Internet a étendu ma vision. Aujourd’hui je montre aussi le côté sombre du progrès dans mon œuvre.

 

 

Natacha WOLINSKI, écrivain

En facilitant le métier, l'ordinateur tend à faire oublier que l'écriture est un métier justement, laborieux et harassant. C'est un outil génial, dont je ne saurais me passer, et c'est un leurre. Avant son avènement, lorsqu'il fallait passer par les nombreuses étapes de l'écriture manuelle, des biffures, des paperolles puis du tapuscrit lui-même « tipexé » et raturé, le moindre de mes écrits névrotiques ne me laissait  pas d'emblée croire que j'étais un auteur. Les imperfections du texte laissaient apparaître le work in progress et poussaient à la modestie. Aujourd'hui, les facilités du copier-couper-coller permettent au manuscrit le plus faible de prendre un aspect lisse et fini là ou souvent il reste encore tout à faire...