Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

01.09.2011

DEBAT 2011- Investir la culture - Interview de Kjetil Tredal Thorsen, architecte, Snohetta

Pourriez-vous nous donner votre définition de l’investissement culturel ?

Pour les projets culturels comme pour les autres projets architecturaux, la notion d’investissement peut être déclinée selon les différents cycles du projet où, ce qui compte à un moment donné, va varier dans le temps. Chaque projet s’inscrit dans un triangle constitué de trois variables (planning triangle) : le facteur temps, la qualité et l’argent. Selon l’état d’avancement du projet, ces trois variables vont occuper la première place et l’emporter en importance sur les autres. Au début du projet, la qualité est en tête des priorités, puis le facteur temps devient décisif avant que l’argent soit prioritaire in fine, au moment où l’on consomme son budget dans la réalisation proprement dite du bâtiment. Le facteur temps réapparait à la fin quand on finalise la construction.

Il y a donc une séquence dans chaque projet qui explique l’investissement. La gestion opérationnelle de cette succession conditionne le succès du projet. Selon les ambitions et les objectifs de chaque projet, certains éléments vont l’emporter : l’aspect financier dans les projets commerciaux ; le facteur temps pour certains bâtiments publics, par exemple lors de la construction d’un hôpital où des délais réglementaires sont imposés; la qualité, qui caractérise les projets culturels.

Tous les projets architecturaux incluent des éléments culturels, mais l’on ne peut pas dire qu’ils sont tous des projets culturels. En revanche, ils contribuent chacun à la culture urbaine, chaque projet renforçant ou modifiant une situation culturelle donnée. Un projet culturel, pour être qualifié comme tel, doit avoir une fonction culturelle, par exemple un opéra, une salle de concert, parfois même un stade s’il accueille des spectacles.

On trouve également dans chaque projet architectural une attention à la durabilité, qui peut être une durabilité sociale, culturelle ou économique. En s’appuyant sur l’importance donnée à l’un de ces trois éléments, on peut procéder à une catégorisation des projets architecturaux et distinguer entre bâtiments publics et privés par exemple.

 

Que signifie dans ce cas la dimension culturelle d’un projet architectural ?

Dans les projets culturels, la durabilité repose sur l’accessibilité pour le public. A l’inverse, un bâtiment avec une vocation privée, comme un siège d’entreprise par exemple, nécessite que l’accès soit fermé pour le public. Et cela se retrouve dans l’espace urbain. Le bâtiment avec une fonction privée aura une empreinte au sol limitée, avec une approche verticale pour optimiser l’espace disponible et limiter les ouvertures. A l’inverse, un bâtiment avec une vocation culturelle, ouvert au public, aura toujours une empreinte au sol importante : il s’étale à l’horizontal et favorise la multiplication des entrées et des espaces de circulation. De ce point de vue, la fonctionnalité décide de la nature du projet plus que l’investissement, qui n’a pas de conséquence très forte sur le choix architectural.

 

Pouvez-vous nous donner un exemple de vos réalisations illustrant cette approche ?

Je prendrais l’exemple du Museum of Modern Art (SFMoMA) de San Francisco, projet actuellement en cours, qui, comme la plupart des musées américains, est financé par des investisseurs privés, en l’occurrence la famille Fischer. Celle-ci détient la marque Gap, qui prélève 1 % du prix des vêtements vendus pour investir dans l’art.

thorsen4Le SFMoMA de San Francisco un exemple intéressant car il est contre-intuitif. L’espace est rare à San Francisco et il a fallu imaginer une construction entre deux immeubles, avec une empreinte au sol limitée, ce qui ne correspond pas aux exigences fonctionnelles des bâtiments à vocation culturelle.

L’idée a donc été de rompre avec l’alignement fonctionnel des constructions commerciales. Plutôt que de remplir l’espace entre les deux immeubles existants et fermer la perspective en alignant les façades, il a fallu opter pour un bâtiment en forme de triangle rectangle sectionné à son sommet. Il y a donc des ouvertures de chaque côté du bâtiment. En laissant cet espace entre les bâtiments, l’idée était d’identifier le bâtiment comme culturel et non comme commercial, et que le public le reconnaisse en tant que tel, ce qui génère un sentiment de relaxation ou de détente par rapport à l’encombrement architectural proche.

Pour accentuer encore ce sentiment, la construction a été adaptée à la toponymie de San Francisco et à ses conséquences en termes de circulation dans l’espace. Dans cette ville, les « blocs » ne sont pas adaptés au terrain ondulant et, en circulant à travers San Francisco et ses montagnes russes, on se rend compte que l’on passe son temps à entrer et sortir d’espaces différents. Nous avons opté pour cette approche dans la construction du SFMoMA, où l’espace permet cette impression d’entrée / sortie récurrente.

 

Et comment a été prise la décision d’investir dans le SFMoMA ?

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Le critère principal dans la décision est la subjectivité. Si la famille Fisher est le financeur philanthropique, reste qu’il faut également intégrer les conservateurs du musée, la ville, la communauté urbaine et les utilisateurs. L’architecture est une négociation entre différentes parties, mais c’est la subjectivité qui l’emporte, notamment à l’origine du projet, lorsque la nature du projet, sa qualité est présentée pour emporter l’adhésion.

Selon les pays, la chaîne de décision va toutefois changer. Dans les pays du sud, peut-être parce que le soleil tombe à la verticale, la décision repose sur une structure pyramidale. A l’inverse, dans les pays du nord, où le soleil se répand plus à l’horizontale, l’approche est plus lâche avec de multiples personnes impliquées. Les Etats-Unis sont dans une situation intermédiaire. Ces différences recouvrent également celles entre pays catholiques et protestants. Mais, dans tous les cas, le critère économique n’est pas déterminant dans la décision, la subjectivité l’emporte, même si le coût guide la décision lors des différentes phases du projet. La question du coût devient déterminante dans la phase finale de construction, quand il s’agit de trouver les matériaux, de décider des détails. Et même à ce moment, d’autres facteurs viennent influencer le projet, par exemple la dimension éducative dans le projet culturel.