Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

01.09.2011

DEBAT 2011 - Investir la culture - Interview de Florence et Daniel Guerlain, collectionneurs d’art contemporain

 

 « Prenez du plaisir en ouvrant les yeux »


Comment êtes vous devenus collectionneurs d’art contemporain ?

« Autodidactes », nous n’avons pas suivis d’études d’art. Notre passion est née de la conjonction d’une culture familiale sensible aux œuvres d’art et de rencontres d’artistes. C’est David Webster qui fut notre « initiateur » à l’art contemporain à New York. Ce qui nous anime, c’est avant tout les rencontres et les liens que nous tissons avec des artistes (achat de leurs œuvres, soutien, …).

Au départ, nous étions de simples acheteurs, des amateurs d’art, mais pas forcément collectionneurs. Ce sont les autres qui nous ont baptisé « collectionneurs ». Etre collectionneur implique une curiosité mais aussi une sensibilité à fleur de peau. Il s’agit d’une émotion physique, une sorte de gourmandise qui s’installe. L’œuvre sert de médiation à la rencontre entre les Hommes.

Comment votre décision d’investir dans l’art contemporain et votre collection ont-ils évolués ?

Au fil des ans, nous avons resserré la collection autour d’un nombre plus restreint d’artistes dans une logique de recherche de séries plus complètes, ou d’une attention particulière portée sur des artistes que nous cherchions à connaitre davantage. Par la suite, nous avons également passé des commandes à des artistes comme David Nash, Didier Marcel, Damien Cabanes…. Nous avons reconverti un court de tennis en parc de sculptures (NB : Daniel Guerlain, architecte paysagiste, a repensé l’espace et acheté les œuvres dans cette optique). Par ailleurs, dans tous nos lieux de vie, nous changeons les accrochages très régulièrement : en effet, l’accord entre le lieu et l’œuvre est une création en tant que telle.

La « décision » d’investir est avant tout liée à des coups de cœur et des occasions qui se présentent à nous. Notre collection est constituée de peintures, de sculptures, de photos et de dessins. Il y a quelques années nous avons effectué un arbitrage pour nous consacrer au dessin et c’est pourquoi nous avons vendu notre collection de photos. Le dessin a une dimension très intime. Lors de la vente, c’était la première fois que nous visualisions un accrochage de toute notre collection de photos. Ce fut un moment d’émotion intense. Il est toujours difficile de faire des choix et voir cette collection dans son intégralité nous a beaucoup touchés.

Comment transmettez-vous votre passion ?

La fondation a été créée en 1996 pour présenter des expositions organisées par un conservateur. Après 25 expositions, nous avons décidé de fermer la fondation au public pour nous consacrer au dessin et notamment au prix  de dessin contemporain. La collection, en revanche, est privée et n’appartient pas à la fondation. En effet, dès qu’une collection rentre dans une fondation, elle  échappe au collectionneur en quelque sorte et nous n’aurions plus eu la possibilité de la vendre (Ce que nous n’envisageons pas mais qui aurait pu être une hypothèse). Lorsque  notre  collection est montrée au public, les ressources viennent  soutenir le prix  de dessin.

Nous avons également fait des expériences avec des collèges pour sensibiliser les jeunes à l’art contemporain.

Il est beaucoup question, dans le financement de la culture, des associations entre financement privé et financement public. Quelles sont les articulations entre vos initiatives privées et le secteur public ?

Elles sont nombreuses ! Nous sommes très impliqués auprès de l’ADIAF, du Centre Georges Pompidou, … Nous sommes très favorables à ces rapprochements privé et public. Le Louvre Abu Dhabi en est un bel exemple. Pour le prix de dessin, une œuvre du lauréat est offerte au Centre Pompidou. Trois conservateurs  travaillent avec nous  dans la commission de sélection du prix. Le jury international en revanche est privé. La commission choisit les artistes et les présente au jury pour effectuer le choix du lauréat. Une autre structure appelée PAC, Projet pour l’Art Contemporain, initié par François Trèves il y a quelques années alors qu’il était Président de l’Association des amis du musée national d’art moderne, fait intervenir des collectionneurs pour l’achat d’œuvres pour le musée. C’est un travail constant avec les conservateurs et les collectionneurs. Cela permet d’alimenter, par des œuvres intéressantes, les collections du musée Pompidou. Le collectionneur privé est guidé par les conservateurs pour acheter les œuvres à donner  à l’Institution. Le processus est très structuré.

Par ailleurs, il y a encore beaucoup  à faire pour que soit impliqué l’ensemble des acteurs et que ne s’opposent pas les amateurs et les politiques. A titre d’exemple, il était nécessaire de faire de la pédagogie sur le projet ministériel d’inclure dans l’assiette de l’ISF les œuvres d’art. Le grand public pouvait  le concevoir comme un cadeau fiscal alors qu’il s’agit de faire vivre la création et de financer des artistes. Nous avons réussi à surseoir à cette taxation scélérate… pour combien de temps ? Les collectionneurs, dans leur immense majorité, sont des passionnés et veulent faire partager leurs émotions en permettant à des artistes d’être exposés. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer le financement public et le financement privé mais de permettre à un maximum d’œuvres d’être partagées.

Qu’est-ce qui vous guide ? Quel est votre moteur ?

La folie ! L’inconscience ! Ce sont pour nous ces « critères » qui nous guident. Nous n’avons aucune logique de réinvestissement, nous « accumulons » les œuvres mais désormais nous n’achetons que ce que nous pouvons présenter dans nos maisons.  Lorsque nous sortons les œuvres du stockage pour les installer, c’est chaque fois un nouveau moment de découverte, un nouveau monde qui s’offre à nous que nous aimons montrer à nos amis.

En ce qui concerne le dessin, nous avons rencontré, à New-York, des collectionneurs de papier exclusivement avec lesquels nous avons échangé nos sentiments sur les œuvres que nous avons en commun. Nous souhaitons d’ailleurs créer un cercle avec ces personnes afin de  partager encore plus cette passion.

 

Crédit photographique : Fondation d'art contemporain Florence et Daniel Guerlain