Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

01.09.2011

DEBAT 2011 - Investir la culture - Interview de Barthélémy Toguo

Pourquoi avez-vous décidé de lancer un projet ou d’investir sur un projet culturel ?

J’ai fait avec tristesse le double constat que la sculpture classique africaine est absente sur le continent, comme l’Art contemporain alors qu’il est reconnu en dehors de l'Afrique et acheté par les grands musées occidentaux.

J’ai donc eu l'envie  de créer BANDJOUN STATION pour faire des échanges avec des artistes  internationaux et africains, pour éviter un ghetto et conserver leurs créations sur le continent. Mais BANDJOUN STATION est avant tout un lieu de vie, d'expression et de rencontre où l’on se réunira  avec des collègues artistes du monde entier ... Certains pourront y loger en résidence création/production sur les lieux  mêmes, à "Bandjoun Station House" et s’associer à la réalisation d’œuvres ‘in situ’ exceptionnelles et de pièces monumentales qui requièrent de vastes espaces de mise en œuvre et de façonnage.

BANDJOUN STATION est situé dans l’ouest du Cameroun, près de la ville de Bafoussam. Dans cette région la colonisation a eu moins d’effets négatifs sur les pratiques culturelles qu’à Yaoundé et Douala où se concentre l’activité économique du fait de la proximité du littoral et du port. Dans cet arrière-pays, les traditions de la culture Bamiléké sont encore très vivantes, dans les danses, les rituels, la sculpture de masques utilisés lors de cérémonies. Les nombreuses chefferies (BAFOUSSAM, BAFANG, BANDJA, BANDJOUN, BAHAM, BANGWA, FOTO…) ont conservé leur puissance.

BANDJOUN STATION est aussi un lieu qui accueille ces traditions : les populations sont invitées à s’approprier cet espace, à y organiser des fêtes liées à leur culture, après les enterrements, pour les naissances, les mariages. Cela contribue à la cohésion sociale.

Avant BANDJOUN STATION, il n’y avait pas de lieu dans la région pour produire et exposer la culture, pas de salles d’exposition, pas de studios d’enregistrement. Celui-ci va permettre par exemple de conserver les chants traditionnels des cultures locales.

Le bâtiment a été construit par les artisans de Bandjoun. Composé de deux édifices de plus de 20 mètres de hauteur, il est l’une des constructions les plus élevées de la région. La structure est surmontée d'un pignon de 11 m de hauteur et couverte d'une charpente à double pyramide, qui respecte les règles séculaires de l'architecture traditionnelle locale avec ses toitures effilées... La façade est décorée de mosaïques rehaussées d'emblèmes issus de mon univers graphique.

J’espère que BANDJOUN STATION peut avoir une valeur d’exemple pour la Diaspora africaine. Je pense que nous avons le devoir de contribuer au développement de l’Afrique d’une manière ou d’une autre, chacun pouvant apporter ses compétences, dans le domaine agricole, éducatif, sanitaire, sportif…

Pour moi c’est l’aboutissement d’un rêve d’adolescent : après mes études à l’École Nationale Supérieure des Beaux Arts d’Abidjan en Côte d'Ivoire, à l'École Supérieure d'Arts de Grenoble puis à la Kunstakademie de Düsseldorf, revenir en Afrique pour contribuer à la préservation du patrimoine et à la mise en place de projets culturels d’envergure. C’est d’autant plus important que ce n’est pas une priorité pour les gouvernements.

Par rapport à ce que vous venez de nous expliquer, et pour comprendre votre décision « d’investir » un projet culturel, quels sont les critères qui ont influencé votre choix ?

Je voulais que ce projet contribue au développement touristique et économique dans la région, en favorisant l’installation du secteur informel, en créant un pôle de petits emplois pour la population. Autour de BANDJOUN STATION, qui est devenu un lieu touristique au Cameroun, les hôtels et les cafés se sont développés, les taxis travaillent mieux, la vie se développe avec tout son lot d’activités.

Pour dépasser -et transcender- cet ambitieux chantier artistique et culturel, j'ai en outre décidé de travailler en association avec la communauté locale sur un projet à la fois artistique et agricole. Ce volet d'intégration environnementale et d'expérimentation sociale se veut un exemple pour la jeunesse locale afin de créer des liens dynamiques et équitables entre le collectif d’artistes associés au projet et leurs hôtes et démontrer qu’il faut aussi croire aussi à l'agriculture pour atteindre notre autosuffisance alimentaire. C’est enfin un acte politique fort où notre collectif fécondera une pépinière caféière, un acte critique qui amplifie l'acte artistique et dénonce ce que Léopold Sédar Senghor appelait "la détérioration des termes de l'échange", où les prix à l'export imposés par l'Occident pénalisent et appauvrissent durablement nos agriculteurs du Sud.

Comment a été prise la décision d’investir ?

Il s’agit d’un projet à but non lucratif, motivé par mon envie de m’engager en Afrique, de partager mon expérience dans le domaine des arts et de la création.  En Afrique, il ne peut s’agir que de projets individuels – ce projet n’a bénéficié pour sa construction d’aucune aide extérieure publique ou privée. Il n’y a pas de volonté politique pour le développement de la culture car les financements vont au traitement des urgences économiques. C’est donc aux Africains de prendre les choses en main, c’est ce qui m’a poussé à investir pour BANDJOUN STATION.

Quels ont été les résultats obtenus ?

Le premier résultat, c’est un bâtiment avec un geste architectural fort sur l’axe principal qui traverse l’Ouest du pays. C’est une fierté pour les habitants de Bandjoun. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de touristes blancs et il y a des cartes postales de Bandjoun Station vendues à Yaoundé ! De plus, la ville de Bandjoun devient un véritable pôle de création et d’échanges culturels : Plus de 5000 personnes par an assistent gratuitement aux présentations des projets culturels dans lesquels la population locale a été parfois associée aux artistes invités.

Au terme de leur séjour les artistes résidents montrent leur travail aux habitants, aux élèves et étudiants invités à participer à leurs workshops. C’est la dimension éducative du projet. En 2011, Orlan et Pierre Ardouvin sont venus avec leurs étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure D'arts de Cergy Pontoise. Ils ont passé dix jours à Bandjoun Station et ont travaillé avec les artistes locaux.

La dimension culturelle du projet devient une réalité. J’espère que cette initiative donnera lieu en Afrique à la création de nouvelles résidences d’artistes, comme l’a fait Malraux en France avec les Maisons de la culture. Les artistes africains ont besoin de lieux pour travailler et pour exposer. Or ces lieux manquent cruellement.

 

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Crédit photographique : Forum d'Avignon