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06.08.2015

Contribution : "World music, musiques du monde ou musique mondiale ?" par Mélodie Irondelle

Traduite en français par « musiques du monde », la World Music est un concept marketing qui émerge dans les années 1980 pour promouvoir la musique du tiers-monde. À la fois excluante et englobante, la notion devient contestable tant la diffusion et l’accès de la musique est devenu mondial.

 


« Musiques du monde », tout ce qui est ailleurs de l’Occident.

Le 27 juin 1987, les représentants de onze maisons de disques indépendantes et de magazines britanniques se regroupent dans un pub londonien. L’ordre du jour : la création d’un label qui promouvra les productions d’artistes du tiers-monde souvent exclus du marché britannique et américain. Cette rencontre cherche à prolonger le succès des vedettes occidentales comme Paul Simon dont l’album Graceland, conçu avec des musiciens sud-africains, se classe n°1 en Grande Bretagne en 1986. Décrite par Paul Simon comme « une musique à la fois familière et étrangère », la World Music se définit donc au départ par un esprit d'ouverture du monde occidental à la musique traditionnelle de régions spécifiques mais aussi aux productions sonores actuelles issues d'un métissage entre des patrimoines musicaux très divers. Nicolas Jaujou définit cette quête de continents musicaux ignorés - souvent fantasmés - comme « l'aspect de l'imaginaire du consommateur occidental ». L’exotisme musical est à la mode, et il fait vendre !

Les « musiques du monde », avec un label commun, vont ouvrir et développer de nouveaux territoires musicaux définis à partir de critères relevant des seuls intérêts commerciaux occidentaux. Ni ‘genre’ musical en soi, ni ‘continent géographique’ très précis, le concept s’illustre comme un « fourre-tout » qui opère essentiellement par exclusion : sont « musiques du monde » toutes celles qui ne correspondent pas aux étiquettes déterminés par le marché occidental comme par exemple la musique classique, le jazz ou les variétés (pop, rock, etc.). Dès son origine, la World Music trouve ses limites dans son ethnocentrisme à classer les artistes uniquement par leur localisation géographique située hors Occident. La binarité ‘occident versus reste du monde’ ne résistera pas à l’effervescence des productions émergeantes grâce à des technologies qui en accélèrent la diversité le métissage et la diffusion.

Une musique mondiale peut en cacher une autre.

Dès les années 1990, les techniques d’enregistrement faciles et peu onéreuses se répandent dans le monde. De nouveaux genres musicaux naissent - comme le Kuduro en Angola - fruit d’un métissage entre des musiques actuelles relayées par les diasporas. Les productions locales musicales en constante réélaboration sont prises par ces nouveaux flux culturels. L’évolution du reggae en est l’archétype. Il s’est exporté aux quatre coins du monde avec la diaspora jamaïcaine, se diversifiant au contact des patrimoines nationaux en sous-genres musicaux, fruit de réinterprétations propres à chaque contexte d’immigration : se distinguent le reggae jamaïcain, antillais, britannique... « Ce n’est pas seulement l’écoute du reggae qui s’est exportée, commente la sociologue Sarah Daynes, c’est aussi le reggae lui-même et donc la création musicale ».

Reggae, afrobeat, salsa, coupé-décalé, raï, kwaito… la musique est mondialement distribuée grâce à la profusion des sites de streaming musicaux dont Deezer et SoundCloud et aux réseaux sociaux qui pallient un certain ostracisme des médias traditionnels. La mobilité des sons réduit les écarts qualitatifs entre les productions amatrices et celles des grandes maisons de disques. L’émergence de stars ‘World’ planétaires comme par exemple Davido, chanteur et producteur nigérian s’appuit sur la qualité des clips aux réalisations ambitieuses qui n’ont rien à envier aux productions européennes et nord-américaines. De World ségrégationniste, le world est devenue mondial, pour le meilleure avec une diversité et créativité sans limite, notamment par hybridation. Et pour le pire, avec le risque d’une standardisation des créations musicales…  Nous voilà au cœur du débat sans fin suscité par la World Music : S’inscrit t-elle dans la diversité ou dans l’universalité de la musique ?

Mélodie Irondelle, Master 1 Publics de la culture et communication, Université d'Avignon

Sources bibliographiques :

  • JAUJOU Nicolas, «  Comment faire notre Musique du monde  ?  », Cahiers d'études africaines n°168, 2002, p 855
  • DAYNES Sarah, « Frontières, sens, attribution symbolique : le cas du reggae », Cahiers d’ethnomusicologie , n°17, 2004, p 119-141

Légende photo : finale des Austrian World Music Awards 2014

Crédit photo : Manfred Werner - Tsui