Culture is future »

13.04.2016

Contribution : "Vers un statut de l’entrepreneur culturel ?" par Antoine Stéphany

Les artistes et les entrepreneurs culturels exercent souvent de nombreuses activités simultanément : ils montent des projets, écrivent, publient des articles, participent à des conférences, enseignent, etc. Dans le temps, ils alternent également des phases de création, des temps de réflexion… Ils sont, en un mot, l’incarnation du concept de pluriactivité.

Aujourd’hui, les sources de rémunération de ces créateurs sont variées ; contrats, ventes, rémunération des droits d’auteurs, etc. Tout aussi divers sont les modèles de sécurité sociale qui assurent leur protection : tantôt autoentrepreneurs, tantôt intermittents, leurs différents systèmes de protection sociale protègent mal de certains risques sociaux et ne sont pas adaptés à la diversité des activités qu’ils exercent, parfois associatives, salariées, individuelles, collectives, etc.

Pour pallier ce problème, il faut inventer un statut de l’entrepreneur culturel, qui reconnait la variété des activités exercées, la nécessité de temps de réflexion pas toujours économiquement productifs, et la valeur ajoutée issue de leur pluriactivité, en leur assurant un statut véritablement protecteur, valorisant et adapté, sans que les auteurs et artistes ne soient vus comme les « méchants » qui refusent la gratuité de diffusion rendue possible par Internet, alors qu’ils n’ont pas toujours de statut stable assurant la régularité de leurs ressources.

En réalité, les entrepreneurs culturels ne sont pas les seuls à exercer plusieurs activités, pas toujours valorisées à leur juste valeur ; les acteurs associatifs et les travailleurs de plateformes (Uber en est l’exemple le plus célèbre) en sont deux exemples. Dans d’autres cas, l’envie de changer d’activité, de reprendre une formation, de monter des projets, de créer une entreprise, n’est pas toujours possible, faute de ressources pérennes et d’assurance d’un revenu lors du temps nécessaire à ces changements d’activité ou ces transitions.

C’est pour toutes ces raisons qu’il est possible de penser qu’un revenu universel, accordé à tous sans condition, versé individuellement, et cumulable avec d’autres formes de revenu[1] pourrait répondre aux problèmes de statut des entrepreneurs culturels, comme à ceux de nombreuses personnes dont l’activité n’est pas toujours régulière. Explorer « les différentes propositions et expérimentations autour du revenu de base » a notamment été une des préconisations du Conseil National du Numérique dans son rapport sur le travail, l’emploi et la protection sociale remis à la Ministre du travail en janvier 2016[2]. Aujourd’hui, cette protection est assurée essentiellement par le biais du contrat de travail. Or ce modèle est en pleine perte de vitesse, et plusieurs études[3] montrent que de nombreux emplois risquent de disparaître dans les prochaines années, et seront dans tous les cas transformés dans leur nature. Il est donc urgent de repenser la place de nos différentes activités dans la société, et de leur assurer une viabilité indépendamment du contrat de travail salarié. Le revenu de base ne serait pas un outil pour détruire la protection sociale existante, notamment l’assurance maladie, mais il offrirait cette sécurité qui donne à chacun une liberté effective de créer, d’entreprendre, et d’exercer une ou plusieurs activités à la fois utiles et réellement choisies[4]. Les entrepreneurs culturels ne peuvent-ils pas être une fois de plus à l’avant-garde, en étant les précurseurs d’un nouveau modèle ?


[1] Pour plus d’informations sur le revenu de base, consulter notamment le site du Mouvement Français pour un Revenu de Base : http://revenudebase.info/

[2] Travail emploi numérique : les nouvelles trajectoires, Conseil National du Numérique, janvier 2016, disponible ici : http://www.cnnumerique.fr/travail/

[3] Etude de Carl Frey et Michael Osbourne, 2013, ou encore l’étude du cabinet Roland Berger, 2014.

[4] Par opposition aux « bullshit jobs » évoqués par l’anthropologue britannique David Graeber.

A propos d'Antoine Stéphany

Antoine Stéphany est étudiant en master de politiques publiques à Sciences Po Paris. Actuellement en stage au Forum d’Avignon, il s’intéresse plus particulièrement aux questions de politiques culturelles, de modèles de production dans la culture, d’économie numérique, et de politiques sociales. Il est également engagé dans plusieurs associations, culturelles, sportives et sociales.