Culture is future » Innovation et numérique

09.11.2015

Contribution : « A quoi rêvent les algorithmes » ou les nouveaux chemins de la liberté, par Paul Vacca

C’est un fait. Les algorithmes se sont insinués dans nos vies numériques dessinant au fil du temps une matrice porteuse d’un modèle de société dans lequel ils nous enferment. Pour Dominique Cardon, sociologue auteur de À quoi rêvent les algorithmes (Le Seuil) il faut s’en libérer. Mais de l’intérieur. Par une compréhension de ses mécanismes et une reprise en main de sa liberté « en manuel ». Une approche critique des algorithmes revigorante et citoyenne. 

Voici un petit livre rouge porteur d’une révolution culturelle. En à peine plus de 100 pages, À quoi rêvent les algorithmes de Dominique Cardon (Seuil) réussit l’exploit de nous rendre clair le fonctionnement des algorithmes et la nature des impacts réels qu’ils ont sur notre vie. Mais contrairement aux milliers de pages écrites pour condamner les algorithmes de l’extérieur, ce livre fait le pari de l’intelligence avec l’ennemi. Il se propose de nous en libérer par une compréhension de l’intérieur.

Car, précisément, les algorithmes ne nous sont pas extérieurs. Avant toute chose, ils constituent notre voie d’accès dans le chaos du Net. Comme les lunettes grâce auxquelles le web devient lisible pour nous. Sans eux Internet ne serait qu’une masse informe de données totalement vide de sens.

Les algorithmes se sont imposés sur Internet à mesure que le réseau a évolué. L’auteur nous en dresse la généalogie en quatre temps. Il y a eu dans un premier temps les mesures d’audiences via la comptabilisation des clics permettant de faire émerger les sites en fonction de leur popularité ; puis est apparu l’algorithme de Google qui distingue l’autorité des sites à partir des liens hypertextes qu’ils génèrent ; puis encore, à la faveur de la naissance des réseaux sociaux l’entrée en scène des mesures de réputation par les likes et les échanges affinitaires ; et, enfin, l’émergence des algorithmes dits prédictifs par l’analyse des traces des comportements.

Quatre modes de calculs (clics, liens, like et traces) qui aujourd’hui se combinent pour former la matrice - l’auteur parle de « boîte noire » - par laquelle nous accédons comme naturellement aux données d’Internet.

Que nous montre l’auteur en nous faisant entrer dans cette « boîte noire » ? Que chaque mode de calcul est porteur d’une idéologie.  En nous offrant la possibilité d’une vision sur Internet, ils nous impriment ipso facto leur vision. Sans céder à la paranoïa ou à complotisme concernant le machiavélisme supposé des algorithmes ou la perversité de leurs créateurs, l’auteur montre en quoi les algorithmes sont porteurs de facto d’un projet politique qui façonne les contours d’Internet et de notre société. Avec trois effets indésirables majeurs :

  • D’abord, en créant ce que Dominique Cardon appelle une « société des calculs », une société où tout est soumis chiffrage, pourcentage, hiérarchie et classement via les clics, les likes, les liens et où tout ce qui échappe au calcul finit dans une marge invisible ;
  • Ensuite, en favorisant  l’avance des premiers par le jeu des avantages cumulés. Internet est ce lieu du ‘winner takes all’ où les gagnants raflent toute la mise, où 1% des participants s’offrent 90% de la visibilité.
  • Et enfin, en renforcant la reproduction de l’identique. car les algorithmes dits prédictifs - comme par exemple « vous aimez ceci, vous aimerez cela » - font constamment l’hypothèse que notre futur sera une reproduction de notre passé ». Ainsi dessinent-ils des cercles invisibles autour de chacun d’entre nous, une forme de cage transparente construite par nos propres interventions.

C’est là le paradoxe des algorithmes : en nous offrant la liberté de nous repérer sur Internet, ils nous en retirent du même coup la possibilité d’y circuler librement.

Avec eux, nous voilà donc en liberté conditionnelle. Ou plus exactement, si l’on suit l’auteur, dans une liberté conditionnée par l’exercice de notre propre liberté. Car pour lui il n’existe pas de fatalisme face aux algorithmes. Charge à nous d’en contrecarrer les effets négatifs en reprenant notre liberté et notre pouvoir sur eux. Ce livre nous invite à le faire en « passant en manuel », c’est-à-dire à reprendre la main, à résister au formatage et à l’auto-déterminisme des algorithmes en produisant de la diversité, de l’échange, de la curiosité, de l’imprévu. De l’humain, en somme.

L’approche critique des algorithmes proposée par Dominique Cardon est revigorante. Elle ouvre de nouveaux chemins à notre liberté et esquisse une forme nouvelle de citoyenneté. Une citoyenneté pour des temps numériques. Qu’attend-on pour l’enseigner dans les écoles, les collèges et les universités ?

À quoi rêvent les algorithmes - Nos vies à l’heure des big data

Dominique Cardon (La République des Idées, Seuil, 2015) 

À propos de Paul Vacca

Paul Vacca est romancier, essayiste et consultant. Il scrute les transformations de la société liées au numérique ainsi que les tendances des marchés culturels et des médias. Il a notamment publié des articles dans TechnikartLe Monde et La Revue des Deux Mondes, intervient pour des conférences à l’Institut Français de la Mode et collabore au think-tank La Villa Numeris. Derniers ouvrages parus : le roman Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom l’Éclair et a sauvé le monde (Belfond 2015) et l’essai La Société du hold-up - Le nouveau récit du capitalisme (Fayard 2012).

Sur Twitter : @Paul_Vacca