Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

08.10.2014

Contribution : "Nuit Blanche, le concept made in Paris s’exporte en Amérique Latine" par Margot Beck

Elitiste l’art contemporain ? Le succès de la 13ème édition parisienne de la Nuit Blanche dément ce stéréotype en rassemblant toutes les populations  pour une pérégrination urbaine nocturne.  Ce vivre-ensemble arty a aussi essaimé  aux quatre coins de la terre : de Bruxelles à Kyoto, de Melbourne à La Paz, plus de vingt-cinq villes aujourd’hui organisent leur propre Nuit Blanche. Le contexte urbain latino-américain donne une saveur nouvelle au concept parisien. Tour d’horizon des « Noches en Blanco » latino-américaines.

Sept villes latino-américaines organisent déjà leur Nuit Blanche. La première Nuit Blanche à Lima en 2008 marque le début d’un mouvement qui a connu depuis une croissance exponentielle. Six villes ont déjà répliqué l’événement, ou s’apprêtent à le faire : La Paz en 2011, Belo Horizonte, La Floresta et San-José (Costa Rica) en 2012, Bogotá en 2013 et Montevideo en 2014. D’autres projets sont en cours, notamment l’organisation d’une deuxième édition brésilienne à Rio de Janeiro et d'une première édition à Santiago de Chile. Des moyens significatifs  ont été mis en œuvre et le budget global cumulé des Nuit Blanches organisées sur le continent s’élève aujourd’hui au-dessus de 1,7M dollars américains[1]. Près de 300 installations et performances ont eu lieu, 6 000 personnes ont été mobilisées dans la gestion finale de l’événement[2] et 500 000 visiteurs recensés[3]. Ces données attestent, sinon d’une organisation à la mesure des moyens dont jouissent certaines capitales européennes[4], d’un engagement réel  en vue de la mise en œuvre d’un événement remarqué à l’échelle locale, nationale, et continentale, à l’image de ce que représente aujourd’hui la Nuit Blanche en Europe.

Les organisateurs des Nuit Blanche en Amérique Latine ont relevé le défi en s’engageant dans une collaboration active en réseau, précieuse pour acquérir ou augmenter la légitimité de l’événement face aux entités gouvernementales locales et nationales. Dans des contextes politico-économiques pluriels, souvent précaires, l’existence du réseau Nuits Blanches América Latina représente un deuxième intérêt. Il facilite  l’accès à des financements à l’échelle du continent : coproductions internationales, sponsoring de la part de partenaires privés présents sur l’ensemble du continent dans le but de valoriser leur image dans plusieurs villes à la fois.

“Rendre l’art accessible à tous, mettre en valeur les espaces urbains, créer un moment qui favorise les bonnes pratiques et la convivialité” : tel est le manifeste du  réseau  Nuits Blanches América Latina, fidèle aux principes fondateurs assumés et revendiqués du concept parisien. L’ouverture à tous les publics (accès libre et gratuit), la pluridisciplinarité, la valorisation de l’espace urbain, l’intégration de la manifestation à tous les espaces et lieux de la ville, l’encouragement des échanges entre le centre et la périphérie,  la réflexion sur les problématiques urbaines et l’amélioration de l’organisation des conditions de vie dans la ville (organisation économique et sociale, transports, sécurité…) en sont les points clefs. Ils prennent une dimension particulièrement importante dans le contexte latino-américain, en lien notamment avec les problématiques de sécurité et de ségrégation urbaine dont souffre, à plus forte raison, l’Amérique Latine.  “C’est un mouvement qui fait bouger les lignes, confirme Charles Eric Tassel, coordinateur du réseau Nuits Blanches América Latina, autant pour les artistes que pour les producteurs, les services culturels, les publics et  les services municipaux. Un nouveau rapport est créé entre le public, les artistes et la ville. Ça marque les esprits(…) ». Faire travailler et agir ensemble des milieux qui, au sein de la ville, ne se côtoient pas, telle est également la réussite chaque année confirmée de l’expérience parisienne.

Plus qu’un prétexte à la convivialité, un appel à repenser la ville par la culture

Dans le contexte latino-américain, la participation grandissante des habitants à l’événement parait anticiper une évolution en faveur d’une meilleure intégration, de la part des acteurs locaux, et notamment des décideurs publics, de ce levier transversal d’action culturelle. En effet, non seulement les visiteurs  répondent-ils  présents à l’appel, mais ils en saisissent aussi l’opportunité pour participer activement à la manifestation. De jeunes artistes, professionnels ou non, s’emparent de manière informelle des espaces publics pour partager leurs créations avec les passants nocturnes. A Bogotá, par exemple, les habitants répondent à l’invitation des équipes organisatrices d’ouvrir leur fenêtre pour y exhiber un objet, une chorégraphie, symboles de leur identité en tant que citoyen de la ville.

Si, au regret de certains membres du réseau, l’art contemporain, au cœur du concept de la Nuit Blanche, est parfois dissout dans un ensemble de pratiques participatives plus proches des cultures populaires, c’est bien cette dynamique qui incite les villes à développer la Nuit Blanche comme un événement valorisant pour la ville, les artistes et ceux qui y vivent. 

Marquée par plus d’un demi-siècle d’urbanisation accélérée et parfois violente, l’Amérique Latine accueille la Nuit Blanche non pas comme un prétexte à la convivialité, mais bel et bien comme un appel à repenser la ville et son potentiel de développement par la culture adressé à ses propres habitants. Merci Paris d’avoir montré la voie !

Margot Beck


[1]Ce chiffre englobe les budgets de gestion et les coûts réels indirects des événements organisés à Belo Horizonte, La Paz, Bogotá, Lima et la Floresta.

[2]Ce chiffre prend en compte l’équipe de coordination, de production, les artistes, les bénévoles et les équipes techniques et de sécurité mobilisées pour l’occasion.

[3]Au 9 octobre 2013.

[4]Pour comparaison, près d’1,2 millions d’euros ont été investis pour la seule édition 2014 de la Nuit Blanche à Paris.

 

Légende photo : "Rosa" de Liliana Zapata, Noche Blanca La Paz 2012