Culture is future »

26.04.2016

Contribution : "The Next Rembrandt : Quand la machine dépasse le maître" par Mathilde Funck Brentano

Après sa victoire écrasante sur le meilleur joueur de go mondial, l’intelligence artificielle vient de prouver qu’elle peut aussi créer une peinture originale à la manière de Rembrandt. Le projet The Next Rembrandt ouvre de vertigineuses perspectives entre machine et art que le débat « A quoi rêvent les algorithmes ? » au Forum d’Avignon à Bordeaux fin mars avait déjà abordé.

"Nous voulions comprendre ce qui fait qu’un visage ressemble à un Rembrandt. " a déclaré à la BBC Emmanuel Flores, directeur du projet The Next Rembrandt qui réunit Microsoft, ING, TU Delft (university of Technology) et deux musées prestigieux : le Mauritshuis et Rembrandthuis. Leur feuille de route était immense : chercher des liens possibles entre informatique et art mais également tester les possibilités de l’intelligence artificielle en matière d’activité artistique. La première étape  fut de rassembler les données nécessaires sur le style et les techniques utilisées par Rembrandt, en s’appuyant sur 346 tableaux scannés en HD 3D. Le choix du peintre flamand n’est pas un hasard. Il est l’un des peintres les plus difficiles à authentifier.

Du ‘deep learning’ au ‘deep painting’. L’algorithme « Next Rembrandt » a reçu dans un second temps une instruction simple : « Dessine-moi à la manière de Rembrandt un portrait d’un homme blanc de 30 ou 40 ans regardant vers la droite ». Avec une inconnue : le modèle. L’algorithme a donc produit -voire « imaginé »- une image grâce à sa capacité de « deep learning » : son « autoformation » s’appuie sur quelques 160 000 détails comme l’écart des yeux ou la forme du visage, autant de traits potentiels du « Next Rembrandt ».

Accumuler des milliers de détails morphologiques ne suffit pas. Il a fallu également apprivoiser les spécificités de style de Rembrandt. Un style aisément reconnaissable par le jeu de clair-obscur, par les tonalités brunes et terreuses et par des touches de pinceaux visibles. Dès le début de sa carrière, Rembrandt « sculptait » les pigments sur la surface du tableau. C’est sur ce » relief » caractéristique que se sont penchés les chercheurs. Pour rendre le tableau plus réaliste encore, la machine a su discerner et restituer les touches des pinceaux. Une fois l’image digitale produite, le travail « de peinture » avec de vrais pigments a été rendu possible par une imprimante 3D permettant de décomposer les couches de peinture et les coups de pinceau successifs du peintre. De la même façon que le peintre procède par petites touches, la machine a déposé les pigments en 13 couches de couleurs et d’épaisseur différentes, permettant ainsi de reproduire l’effet de profondeur et de luminosité propre au jeune Rembrandt  pour un résultat aussi crédible à l’œil qu’un original.

"Nous utilisons la technologie et l'analyse de données comme Rembrandt utilisait ses pinceaux et ses brosses pour créer quelque chose de nouveau" : les propos de Ron Augustus, développeur chez Apple illustrent l’ambition de la démarche couronnée de succès après 18 mois d’efforts par la production d’une œuvre inédite « à la manière de » comparable à celle d’un apprenti capable d’imiter son maître. Il reste encore à la machine une marge de progression : si elle est capable de créer un Rembrandt de jeunesse, il semble autrement plus délicate de réaliser une œuvre de la maturité tant l’artiste multiplie les ruptures et les inventions stylistiques sans parler de l’humanité qui envahit ses toiles.  Il manque encore à l’algorithme son style propre qui caractérise les artistes.

Ce nouveau pas d’une intelligence artificielle « créative » confirme ou ouvre d’immenses champs d’applications. Dans l’édition, l’algorithme est déjà capable d’analyser les reliefs de style ; en suscitant de nombreuses querelles théoriques sur la « réalité des auteurs » de Molière à Shakespeare. La maison d’édition Short Edition a annoncé qu’elle cherchait à produire un algorithme capable de juger la qualité d’un roman et du style de son auteur, et donc de sa publication… Les maisons d’éditions ne sont pas seules à intégrer les prodiges du numérique. Les institutions muséales les intègrent elles aussi pour valoriser autrement leur patrimoine. Par exemple, la National Gallery of Canada à Ottawa autorise désormais les visiteurs à toucher ses chefs d’œuvres les plus célèbres comme les Iris de Van Gogh pour leur permettre de ressentir tactilement les coups de pinceaux de l’œuvre... Démarche rendue possible grâce à des  reproductions par imprimante 3D.

« Dans ce projet, les datas servent à rendre la vie plus belle, à toucher l’âme humaine, a confié Ron Augustus, développeur chez Apple. Alors que les datas sont utilisées par beaucoup pour les aider à être plus efficaces dans leur vie quotidienne ou par les grands groupes pour des raisons économiques. » Le Forum d’Avignon à Bordeaux s'interrogeait déjà  "A quoi rêvent les algorithmes" sur le rôle des datas pour la culture avec Philippe Torres, directeur adjoint et directeur du conseil en Stratégie Numérique, L'Atelier BNP Paribas, Pierre-Louis Xech, DX Research Lead, Microsoft France, Gary Shapiro, PDG de la Consumer Electronics Association, Dominique Cardon, sociologue Orange Lab, Cynthia Fleury, philosophe, Professeur associée à l'Université américaine de Paris, ORLAN, artiste, modérée par Eric Scherer. Avec une question centrale : à quand un acte de création original réalisé par un robot ? Force est de constater qu’avec The Next Rembrandt, l’intelligence artificielle y répond déjà de façon spectaculaire... et dément les préjugés sur ses capacités uniquement ‘techniques’ ou utilitaires. Pour le meilleur (la reconstitution scientifique d’œuvres perdues) et le pire (des impostures mercantiles). 

A propos de Mathilde Funck Brentano

Mathilde Funck-Brentano est étudiante au lycée La Rochefoucauld en classe de première Economique et sociale. Récemment en stage au Forum d’Avignon, elle se destine à des études en sciences politiques et en économie.

Lire aussi : le dossier Data & Algorithmes du Forum d’Avignon