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21.04.2016

Contribution : "Les recompositions de l’écoute pour l’amateur de musique à l’ère digitale" par Quentin Dagobert

Au début du XXième siècle, alors que l’aviation se développait, la loi N°19 des Etats-Unis d’Amérique établissait la notion de droits de propriétés pour les détenteurs de terrain. Dans cette loi, les propriétaires possédaient aussi bien les sous-sols en dessous de leur parcelle que le ciel au dessus des terrains jusqu’à l’infini. Il a fallu que le vol se répande pour que l’usage fasse évoluer cette juridiction[1]. Le philosophe Jean-Edouard André fait ce parallèle historique, reprenant une démonstration de Lawrence Lessig, pour illustrer l’ampleur des bouleversements et recompositions à venir dans nos usages, nos pratiques et les cadres juridiques associés à l’ère du web 2.0. Les penseurs du structuralisme tels que Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze ou Michel Foucault ont démontré le poids des structures dans la modélisation de nos usages et l’influence des déterminismes. Cependant, il arrive également que la pratique et l’usage façonne et modélise en retour ces structures déterminantes. 

Venons-en à notre objet de réflexion à savoir le rapport à l’écoute de musique à l’ère digitale. Le numérique n’a pas seulement conduit à une recomposition de la filière musicale en tant qu’industrie culturelle, il a profondément impacté les modes d’écoute et de consommation de la musique. Pour autant certaines pratiques persistent et témoignent d’un rapport sensible et privilégié des mélomanes avec les artistes et les œuvres-objets : compact-disques, vinyles, et même les cassettes, à écouter sur des systèmes-son de qualité.

L’industrie du disque connaît un déclin inexorable depuis les années 2000 et l’essor du numérique. En effet, les ventes mondiales physiques ont été divisées par deux depuis 2002[2]. Les modifications du rapport aux biens culturels sont notables et ont été identifiées par Yves Michaud dans l’étude Kurt Salmon du 10 juin 2015 à Futur en Seine : « Nous sommes passés d’une fonction de création de la culture à une fonction de production de la culture, la dimension du loisir et de la sociabilité apparaît désormais comme clé dans l’expérience de la culture ». Les revenus numériques mondiaux de consommation de la musique progressent (4% en 2008 et 5,9% en 2013) et soulignent ce passage à l’ère numérique[3]. Le poids de la sociabilité décrit par Yves Michaud se décline notamment par l’écoute sur les plateformes en ligne de playlist confectionnées par d’autres usagers. L’utilisateur est devenu un prescripteur de musique, accentuant ainsi le principe du marketing-viral à l’heure du web 2.0. Dans cette perspective, l’écoute se fait d’avantage par page que par album et les logiques de production évoluent.

Les plateformes de streaming telles que Deezer, Spotify, Tidal, Apple Music, Google Play Music ont largement recours à l’exploitation des métadonnées pour piloter des stratégies de vente de musique[4]. Les écoutes des amateurs génèrent des informations exploitées par ces plateformes afin de proposer des artistes similaires et susceptibles de plaire à l’utilisateur. Mais pourtant, il y a quelque chose dans ce rapport à l’écoute qui échappe aux plateformes de streaming musicales. Les ventes physiques constituaient encore 51% des ventes mondiales en 2013[5] ce qui souligne que le rapport à l’objet matériel est encore persistant aujourd’hui. Comment expliquer ce phénomène ?

Il y a chez le mélomane un lien physique très important à l’objet musical (CD, vinyle, casette) et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il y a le respect de l’artiste qui tire une part importante de sa rémunération des ventes physiques[6] et compte à ce titre en grande partie sur ces fans. Ensuite, le rapport matériel à l’objet rend possible le principe de sérendipité, qui échappe aux algorithmes gouvernant les propositions d’écoute sur les sites de musique en ligne. La sérendipité renvoie au fait de faire des découvertes heureuses par le biais du hasard. Il s’agit de la possibilité de rencontrer de façon aléatoire un disque chez un ami, par exemple, ou dans un magasin. Cela résulte bien souvent, pour le mélomane, en un lien privilégié, émotif, marqué par le souvenir, avec une œuvre, un artiste et renforce par ailleurs sa curiosité. De plus, les résistances à la dématérialisation de la musique qui se font jour défendent avec ferveur une écoute de qualité. Le combat des artistes militants tel que Neil Young[7] pour un meilleur son en est l’illustration. Les formats compressés, simples d’utilisation sur le web, comme le mp3, constituent en effet une détérioration du son et donc du travail des artistes[8]. L’écoute en ligne de ces musiques s’accompagne également souvent d’un diffusion sur un système-son de piètre qualité comme les haut-parleurs d’ordinateurs ou des téléphones portables. Ce rapport à l’écoute, malheureusement de plus en plus répandu, ne permet pas une appréciation juste des œuvres musicales.

Il apparaît que les artistes[9] et les mélomanes sont les premières victimes des recompositions de la filière musicale à l’ère numérique. Cependant, les résistances à la détérioration du rapport à l’écoute existent et garantissent la persistance d’un lien privilégié au son. Déjà, des plateformes en ligne, à l’instar de Blitzr, réorientent les amateurs vers les boutiques des artistes et soutiennent l’achat des biens rémunérateurs ainsi que des billets pour écouter les musiciens en concert live. Des formats numériques respectueux de la qualité sonore ont pu être mis au point (le format FLAC ou le Pono Player de Neil Young) mais le rapport à l’objet physique semble être un horizon indépassable pour le mélomane. Les plateformes de streaming peuvent malgré tout accompagner l’achat de disques et de tickets de concerts, tout en nous mettant en relation avec d’autres amateurs-mélomanes. Au delà de la question de l’impact de l’ère digitale sur notre rapport à l’écoute de musique il convient de se demander comment les industries culturelles peuvent être à même d’accompagner nos pratiques sensibles en la matière.

Références bibliographiques :

Référence numériques :

Ouvrage :

  • Greg Milner : Perfecting sound forever : Une histoire de la musique enregistrée, Editions Le Castor Astral, 2009 (2014, pour la traduction française).

Articles :

  • Sylvain Siclier, 2015, « Streaming : dix sites au crible », Le Monde, 2 octobre 2015, page 18-19.
  • Alain Beuve-Méry, 2015, « Vers une rémunération plus équitables des artistes », Le Monde, 2 octobre 2015, page 19.
  • Alain Beuve-Méry, 2014, « Les majors de la musique veulent croirent au streaming », Le Monde, Cahier Economie et Entreprises, Mercredi 19 mars 2014, page 3.

[1]Conférence de Jean-Edouard André : « le Web 2.0, la capitulation culturelle ? », http://www.dailymotion.com/video/x1bvzii?fbc=143

[2] The Creative Apocalypse That Wasn’t, Steven Johnsonaug, site du New York Times, 19 Aout 2015, disponible sur : http://www.nytimes.com/2015/08/23/magazine/the-creative-apocalypse-that-wasnt.html?_r=0

[3] Alain Beuve-Méry, 2014, « Les majors de la musique veulent croirent au streaming », Le Monde, Cahier Economie et Entreprises, Mercredi 19 mars 2014, page 3

[4] Sylvain Siclier, 2015, « Streaming : dix sites au crible », Le Monde, 2 octobre 2015, page 18-19.

[5] Alain Beuve-Méry, 2014, « Les majors de la musique veulent croirent au str                 eaming », Le Monde, Cahier Economie et Entreprises, Mercredi 19 mars 2014, page 3

[6] Alain Beuve-Méry, 2015, « Vers une rémunération plus équitables des artistes », Le Monde, 2 octobre 2015, page 19.

[7] Neil Young bans his music from streaming due to 'worst' sound quality, Reuters, site de The Guardian, 16 juillet 2015, disponible sur : http://www.theguardian.com/music/2015/jul/16/neil-young-bans-his-music-from-streaming-due-to-worst-sound-quality

[8] Greg Milner : Perfecting sound forever : Une histoire de la musique enregistrée, Editions Le Castor Astral, 2009 (2014, pour la traduction française), page 393

[9] Alain Beuve-Méry, 2015, « Vers une rémunération plus équitables des artistes », Le Monde, 2 octobre 2015, page 19.

A propos de Quentin Dagobert

Quentin Dagobert est diplômé de Sciences Po Bordeaux, promotion 2016, spécialisé dans l’ingénierie des projets culturels en lien avec les problématiques de territoire. Sensible au secteur des musiques actuelles et à la médiation, Quentin Dagobert est également musicien et participe à divers projets sur Bordeaux proposant régulièrement des concerts ainsi que des spectacles plus atypiques comme les concerts-dessinés. Titulaire d’une Maîtrise de Psychologie obtenue en 2010, Quentin Dagobert est également sensible au partage et à l’échange pédagogique des savoirs et des pratiques artistiques.