Culture is future »

26.03.2014

Contribution : "Les pouvoirs de la Culture en Tunisie? Entre espoir et probabilité." par Myriam Erraïs Borges

Depuis sa récente « révolution », la Tunisie vit une période de transition qui parachève le déclin culturel et économique de plusieurs régions, cherche à étouffer toute forme d’expressions culturelles et fragilise un système économique basé depuis des décennies sur, entre autre, un plan de développement touristique.

Malgré cela, deux tendances porteuses d’espoir : le droit à la parole et la mobilisation de la société civile. Aussi, si ce climat instable affecte le marché de l’emploi déjà fragile, les jeunes demeurent idéalistes, et cela se traduit au sein de nos instituts d’art, par le fait que les nouveaux inscrits[i], sont en majorité issus de filières mathématiques et sciences. Le vent de liberté voulu par le peuple Tunisien, a assouvi en eux un intérêt réel pour la création artistique et les branches universitaires culturelles pourtant réputées pour leur manque de débouchés. Peut-on attribuer cet engouement pour les études artistiques au mouvement libertaire entamé par le peuple tunisien ? Doit-t-on le rattacher à une prise de conscience générale auprès de cette jeune population ? Celle d’une appartenance culturelle millénaire faite de brassages de civilisations? Est-ce là l’une des preuves du « pouvoir de la Culture »?

Répondre à ces questions, nous permettra de mieux cerner les attentes des jeunes générations tunisiennes dans un premier temps, et  nous aidera, dans un deuxième temps, à identifier les projets culturels porteurs pour le développement culturel et économique de la Tunisie.

Selon une étude réalisée en 2009[ii], les possibilités de débouchés et d’insertion professionnelles mises à la disposition des jeunes tunisiens sont insignifiantes. En principe tributaires du ministère de l’enseignement professionnel et de celui de la formation professionnelle, elles sont victimes d’un dysfonctionnement. Les étudiants qui sont préparés à une insertion professionnelle sont plus nombreux que ceux formés à la recherche. De plus, la loi leur impose l’obligation de passer par un stage de formation professionnelle. Concrètement, le ministère de l’enseignement a davantage misé sur l’enseignement supérieur que sur celui de la formation professionnelle. Au final, les passerelles entreprises-universités ne sont pas de mises, et peu de possibilités de stages sont proposées. Le système éducatif répond de ce fait faiblement au potentiel humain, aux intérêts des étudiants et aux besoins du pays. Si le système  « LMD »[iii] a été adopté en vue de répondre à la question de l’insertion des diplômés dans la vie active, il donne du fil à retordre à l’enseignant. Pour autant, il invite à renforcer les bagages théoriques et pratiques des étudiants, par un vaste programme intégrant la formation ou le coaching des plus motivés ; ce programme que nous suggérons dans cet article,  est fondé sur l’apprentissage et la mise en application de la gestion du projet culturel.

Notre jeune universitaire tunisien,  aspire à la reproduction du beau : « la vie, la nature, l’homme» et cela afin de marquer la postérité. Il souhaite en outre « servir la culture Tunisienne » en, et au-delà des frontières de son pays. Il a reçu via internet le plus souvent, une formation classique, une éducation culturelle plus ou moins riche, qui lui a permis de découvrir de grands artistes ou auteurs, français ou américains[iv]. L’écart entre ses connaissances et la réalité du terrain est si grand[v], qu’il arrive sur les bancs de l’université avec un réel engouement : celui d’introduire l’art et la culture, de manière décalée et dynamique, aux jeunes écoliers tunisiens d’une part, et d’œuvrer à la réalisation de programmes d’éducation culturelle, et à la réalisation de projets artistiques ambitieux d’une autre. Suite au passage de « Cartooning for Peace » à l’Isbat[vi], notre jeune étudiant à également intégré dans sa feuille de route, l’usage du pinceau ou de la caricature pour faire avancer les mentalités. Bénéficiaire de la liberté d’expression et porté par ses rêves, il tend à évoluer vers un monde où paix, équité et expression culturelle priment. Un rêve accessible par la voie de l’art. Le pouvoir de la culture ? Le voici ancré dans la libre pensée du citoyen Tunisien de moins de 20 ans. Comment lui permettre de réaliser son rêve sinon en lui donnant la possibilité d’accéder au monde professionnel par un programme d’accompagnement ou de coaching à la gestion du projet culturel ? Et en l’incitant à reprendre attache avec son patrimoine culturel[vii] et se faisant, à faire (re) vivre le tourisme culturel durable régional.

Pour cela, notre programme de coaching reposerait sur trois axes fondamentaux : la valorisation des métiers de l’artisanat (métiers détenus par les femmes artisanes vivant dans les différentes régions du pays), le développement de projet d’animation culturelle en et autour des sites et monuments culturels et la restauration ou réhabilitation du patrimoine.  

En effet, ce petit pays qui est la Tunisie, et dont 50% du sol est inscrit dans des paysages riches et marqués par l’histoire, porte ouverte sur l’Europe et l’Afrique, compte des milliers de sites archéologiques dont 7 classés au patrimoine mondial par l’Unesco. Sur ses étendues il existe plus de 200 000 lits, et des dizaines de maisons d’hôtes qui n’attendent qu’à être occupés et mis en « réseau ». Les environnements immédiats de ces lieux sont cependant inanimés et délaissés. La réanimation de ces lieux par un retour aux « sources » les re dynamiserait. Compte tenu des lacunes rencontrées dans le système éducatif actuel, nous préconisons la mise en place de concours, workshop et programmes de formation à la valorisation du patrimoine touristique et culturel de la Tunisie : actions indispensables à la survie des régions et à l’emploi des jeunes. En effet, en nous focalisant sur les seuls sites classés au patrimoine mondial tels le Colisée d’El Jem, le lac d’Ichkeul près de Bizerte, la médina de Tunis et la ville antique de Carthage ou de Kairouan etc.. nous pouvons espérer générer des emplois pour les diplômés en art, en gestion, et pour les populations régionales (!).

Il importe d’inciter les jeunes diplômables à la valorisation de leurs ressources, au travers de projets d’animation et de restauration culturelle. Une initiative possible dans le cadre associatif comme le démontre le projet de convention entre l’Isbat et l’ATPS (Hirfa)[viii] dont l’alliance ATPS - ISBAT a pour objectif d’attirer les étudiants en arts plastiques vers des filières artisanales et à les encadrer dans des workshop visant à réhabiliter et communiquer autour du patrimoine artisanal tunisien. En 2012-2013, « Rouh el Amber » rendait ainsi hommage aux artisans parfumeurs de la rue des « Attarine », -près de la Grande Mosquée de la Zitouna dans la médina de Tunis. Une action qui fut couronnée d’un réel succès.

Pour permettre ces échanges, et faire que les futurs artistes et artisans vivent de leur métier, il importe de renforcer les secteurs touristique et culturel en projetant des programmes régionaux durables et solidaires. En effet, si la culture est une voie de sortie vers la liberté et l’égalité, la mise en place de projets culturels régionaux ré équilibrerai la situation entre les capitales économiques et les régions, tout en favorisant la prise de conscience des identités. Le développement touristique et culturel n’a pas encore vu le jour en Tunisie, pourtant, tout concours à ce qu’il prenne son envol. La diversification du produit touristique par le développement de services culturels durables -tables d’hôtes, agritourisme, ateliers culinaires et artisanaux, projets d’animation culturelle et/ou musées …- consolidera tout au moins l’intérêt mondial porté pour les sites classés au patrimoine de l’Unesco.

Pour que culture rime avec rentabilité, l’étudiant sera formé à la gestion du projet culturel et créera des structures pérennes -classique ou novatrice-, allant de la  SUARL au micro crédit.

Myriam Erraïs Borges

A propos de Myrima Erraïs Borges 

Myriam Errais Borges.

Docteur en Histoires et Civilisations, Sorbonne Paris 4.

Enseignante Universitaire à l’Isbat, El Omrane, Tunis.

Membre fondatrice de l’ATPS (Hirfa), Association Tunisienne pour la sauvegarde des métiers de l’artisanat et du patrimoine.

Directrice artistique de Confidences de Tunisie, le Cherche Midi, Oikos.





[i] Cf profil des inscrits en première année de licence à l’Isbat, l’Institut supérieur des beaux arts de Tunis. 2013-2014. Ils ont répondu à deux questions : 1) Quel est le pouvoir de la culture? 2) Qu’est-ce qui vous a motivé à vous inscrire à l’Isbat ? Les propos avancés  dans cet article relatent de leurs réponses.

[ii] Pnud.

[iii] Licence-Maîtrise-Doctorat : nouveau système de diplôme. 

[iv] Picasso, Leonard de Vinci, Spielberg,  Salvador Dali sont cités comme des « références » majeures.   

[v] L’accès à la connaissance de l’histoire, voire l’histoire de l’art ne figure plus dans le programme des écoliers, malgré le potentiel culturel dont recèle le pays malgré les multiples études et projets allant dans ce sens.

[vi] Tunis, en Octobre 2013, visite de« Cartooning for Peace » à l’Isbat.  

[vii] Cf Confidences de Tunisie, 20 promenades touristiques et culturelles incontournables en Tunisie, Cherche Midi, Oikos diffusion, 2008. 253 p.

[viii] L’ATPS (Hirfa), soutien en fait depuis sa date de création en 2012 les artisanes qui travaillent l’Halfa de la région de Kasserine, ou la poterie, dans la région de Sejnane.