Culture is future »

08.04.2014

Contribution : "Le pouvoir de la culture, c’est le pouvoir de la diversité" par Anna Kiefner, Freie Universität Berlin

 

Si la diversité culturelle caractérise la France, elle reste très discrète quand on observe les médias et la politique. Où-sont les personnes issues de l’immigration qui fondent la richesse culturelle française ? Pourquoi les médias et le système politique, les deux principaux secteurs de la représentation sociale et du pouvoir, reflètent-ils aussi peu l’image colorée de la société française ?

 

La prise de conscience  de la sous-représentativité de la diversité dans les médias est une réalité depuis la fin des années 1990. Le terme écran blanc y fait allusion. Cette conscience a produit de nombreuses études, débats et publications, ce qui souligne sa valeur et son importance. Une bonne représentation de la diversité culturelle d’un pays pourrait contribuer à ce que le pouvoir politique et médiatique en sorte renforcer.

La télévision demeure, selon des statistiques, toujours le média de masse le plus utilisé par les Français en 2013. Elle joue un rôle essentiel dans la société. Mais jusqu’aux années 1998, le petit écran était d’un blanc pur, pas représentatif de ce qu’offre l’espace public. L’écran s’est coloré en 2013. Des présentateurs comme Harry Roselmack et Audrey Pulvar en témoignent. Ainsi que la série Plus belle la vie ou le téléfilm Aïcha qui favorisent la diversité en mettant au centre un personnage issu de l’immigration.

Le CSA, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, a la mission de garantir la diversité dans l’audiovisuel français. Selon les résultats de son dernier Baromètre de la diversité, la représentation des personnes issues de l’immigration n’est toujours pas satisfaisante. En 2012, à la télévision, la totalité des personnes perçues comme « non blanches » n’est qu’à 14% par rapport au pourcentage des personnes perçues comme « blanches » qui est de 86%. La plus grande représentation de personnes issues des minorités visibles est dans le genre Documentaire et Magazine avec 15% alors que dans l’Information, on ne trouve que 12% des personnes perçues comme « non blanches ». Cela n’est pas assez ! Si les Français regardent souvent la télévision, mais les minorités n’y sont pas présentes, cela peut avoir de grandes conséquences sociales pour la société elle-même. Ne pas les laisser apparaitre à l’écran, c’est comme les rendre invisibles et ignorer leur identité. La France comme république repose sur l’égalité des chances. Il faut donc colorer plus l’écran pour rendre compte de la réalité de la société française. Les médias comme institutions jouent un grand rôle dans la représentation du pouvoir. Alors, donnons-leur un pouvoir encore plus fort grâce à la présence de tous les représentants de la culture française.

Le monde politique et son personnel sont également peu et même encore moins représentatifs de la diversité. Les membres des minorités sont trop absents de la représentation politique. En France, le personnel politique reste stable grâce à un système strictement organisé depuis très longtemps. Les politiciens veulent maintenir leur pouvoir ne sollicitant que ceux qui leur sont utiles. Donc, ce monde est fermé à toute nouveauté. De ce fait, les candidats des minorités, qui ne font pas partie de la vielle classe moyenne blanche, ont du mal à pouvoir y rentrer, se faire accepter et sont entachés du soupçon de non-appartenance, de non-représentativité. Parfois, leur diversité est même instrumentalisée. La politique leur impose des rôles à jouer dans lesquels ils doivent figurer comme des symboles de réussite « malgré » leur origine. Dans la politique, il n’existe pas un organisme comme le CSA qui défend la diversité des origines avec des lois et des contraintes légales. C’est pourquoi Dubet et al. parlent de « la discrimination comme effet de système » (Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations. 2013, p. 243). Où est donc leur juste place ?

Pouvoir culturel et pouvoir politique sont fortement liés. Pour cette raison, il est indispensable et important pour la puissance de la France que tous ses citoyens se retrouvent dans les médias et la politique et que ces deux secteurs soient le vrai miroir de la société. Ainsi, les personnes issues des minorités peuvent s’identifier plus facilement avec leur pays ce qui facilitera à la fois la cohésion sociale et nationale et l’intégration. Cela concerne surtout les jeunes à un âge où trouver son identité reste difficile, à fortiori la possibilité de s’identifier à la société française. On ne veut plus voir une image biaisée de la réalité ! La politique a donc fortement besoin de cette riche diversité culturelle pour être à l’échelle de sa société, de son pays. Bien sûr et malheureusement, la France n’est pas le seul pays qui est en butte à cet écueil. Même si elle est déjà sur la bonne voie et des progrès ont été accomplis, il reste encore un bon bout de chemin à faire. Ce qui est nécessaire pour rendre cette diversité visible, c’est un changement dans la tête des Français, une transformation de leur façon de penser. Cela vaut pour les médias et pour la politique. Car pour l’instant, les personnes issues de minorités se sentent toujours « ni dans le monde politique, ni dans les médias, ni même, au fond, dans la communauté nationale française […] vraiment « représentées » » (Dubet et al., 2013, p. 270).

Si la France arrive à rendre sa diversité plus visible, elle pourrait être le modèle tout tracé pour les autres pays et y gagner pouvoir et respect. La culture peut y contribuer beaucoup et ses pouvoirs sont là, devant nos yeux. Il faut juste être plus ouvert, s’en rendre compte, l’intégrer et même en être fier.

Anna Kiefner, Freie Universität Berlin

 

CSA. Baromètre de la diversité – vague 2012. Publié mars 2013. (consulté 13-11-13). Disponible sur csa.fr.

Dubet, François/Cousin, Olivier/Macé, Éric/Rui, Sandrine. 2013. Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations. Éditions du Seuil.

Respect Mag. La diversité pas assez représentée à la TV. Respectmag.com, 18-04-13. (consulté 12-11-13). Disponible sur respectmag.com.