Culture is future » Innovation et numérique

31.10.2015

Contribution : "Le numérique, nouvel axe franco-allemand du développement européen" par Clara-Doïna Schmelck

A l’heure où les flux de méga-données représentent le nouvel or noir, le couple fondateur de l’Europe se positionne comme moteur de la CECA du XXIè siècle. La conférence Numérique du 27 octobre a réuni au palais de l’Élysée gouvernants, décideurs et investisseurs de l’innovation. Si cette étape de la construction européenne a débouché sur des résultats tangibles, c’est sur les terrains connus de l’éducation et de l’économie, la sécurité du net restant une zone à défricher.

Des moyens pour coopérer

La Conférence, présidée par François Hollande, Angela Merkel et le président de l’UE, Jean-Claude Juncker, se voulait avant tout une prise de conscience : le numérique fait son entrée dans tous les pans de la société, à l’Europe de prendre le tournant.

« L’Europe dispose de nombreux atouts sur lesquels s’appuyer pour développer ses propres modèles et orienter sa transition numérique : une jeunesse créative, audacieuse et qualifiée, des innovations et des innovateurs reconnus à l’international, des valeurs communes, tournées vers la liberté d’expression, le respect de la diversité. Il est temps de libérer tout ce potentiel d’innovation. Les écosystèmes numériques de Berlin, Paris, Londres, Barcelone, Prague, Tallinn ou Copenhague n’attendent que ça ! », clame Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique, et père fondateur de l’Europe du numérique. Les échanges produits lors de la rencontre du 27 octobre ont en effet pour  base le rapport commandé au Conseil national du numérique (CNNum) et à son homologue le Beirat Junge Digitale Wirtschaft (BJDW). Intitulé « agir pour linnovation », le document traçait les grandes lignes d’« un plan daction » en cinq points, de la formation pour aboutir à la transformation numérique de l’économie en passant par le financement.

La mise en place de mesures d’étape pourraient accélérer la transformation digitale de l’UE, et assurer par voie de conséquence une plus grande indépendance de l’union vis-à-vis du géant américain.

Faute de trouver des ressources en Europe, un nombre important de startups issues du vieux continent se tournent vers les Etats-Unis : 70 % des levées de fonds sont actuellement assurées par des établissements financiers non européens, principalement américains. Pour enrayer cette fuite des jeunes pousses, trois établissements publics — Bpifrance, KFW et la Cassa Depositi e Prestiti, la caisse des dépôts italienne, vont étudier la création d’un fonds de financement.

En attendant, Qwant, le « Google » franco-allemand qui s’est positionné sur la protection de la vie privée, en garantissant l’anonymisation des requêtes, va bénéficier d’un prêt de 25 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement pour étendre son produit à l’ensemble de l’Europe. Une augmentation de capital du même ordre pourrait suivre, conditionnée à l’exécution du business plan. Au terme de l’opération, la BEI sera actionnaire de la société. Un type d’investissement qui pourrait en appeler d’autres en Europe.

Pour leur part, Gerhard Cromme, le président de Siemens, Maurice Lévy, PDG de Publicis, et Stéphane Richard, le PDG d’Orange projettent le lancement d’Iris Next, un fonds destiné aux jeunes entreprises françaises et allemandes, doté de 500 millions d’euros. Bpifrance et la banque publique allemande KFW se sont engagées à prendre une participation dans la société de capital-risque Partech. Ils alimenteront conjointement un fonds destiné aux startups des deux pays. Le Fonds européen d’investissement devrait également s’y associer.

Reste à voir si toutes ces décisions permettront aux entrepreneurs européens de trouver des solutions locales au problème de la deuxième étape de financement, où il faut réunir des tickets se chiffrant en dizaines de millions d’euros.

Harmoniser les normes et l’éducation au numérique

Pour dynamiser l’Europe du numérique, les deux États comptent également activer le levier juridique, moyennant une harmonisation des réglementations des normes entre les 28. Un enjeu essentiel pour la mise en réseau des machines. C’est pourquoi l’Alliance pour lindustrie du futur, une plateforme créée par la France, et qui associe les acteurs concernés par la mutation numérique, va lancer des groupes de travail communs avec son homologue allemand Industrie 4.0. La complémentarité ente l’Allemagne, compétente dans le domaine de l’automatisation, et la France, qui se distingue dans le traitement des données et de l’interopérabilité des plates-formes , pourra enfin opérer. Ces futures normes franco-allemandes sont d’ailleurs appelées à devenir la base d’un standard européen, à condition que les autres pays membres de l’UE se plient à l’entente franco-allemande.

Le rapport commandé au Conseil national du numérique (CNNum) et à son homologue le Beirat Junge Digitale Wirtschaft (BJDW) recommandait à la France et l’Allemagne de « soutenir la définition d’un régime social et fiscal favorable et harmonisé pour les start-up innovantes en Europe, afin de faciliter leur développement et limiter les barrières à leur internationalisation ». Dans le même esprit, le texte proposait la création d’un statut commun de « Jeune entreprise innovante », permettant d’évoluer dans un cadre favorable et harmonisé pendant une durée de sept ans. Mardi, Axelle Lemaire a vivement appuyé cette proposition.

Enfin, en ce qui concerne le volet de l’éducation, l’Allemagne et la France semblent s’accorder sur la nécessité d’introduire le numérique dans les cursus de formation initiale des citoyens. L’idée est d’offrir aux élèves un enseignement pratique (programmation, algorithmie, analyse de données, robotique, conception web, imprimerie 3D, etc.) , qui soit corrélé à un enseignement théorique (droit, économie, …) afin qu’ils disposent des éléments pour être partie prenante de la société numérique. Arte a quant à elle annoncé mardi à l’Élysée le lancement d’« ÉducARTE », service pédagogique destiné aux enseignants et à leurs élèves, ainsi que sa collaboration avec Adways, start-up qui développe un outil d’enrichissement des vidéos pour les programmes de la chaîne culturelle franco-allemande.

Big data : une zone à défricher

En revanche, la question de la neutralité du net et de la sécurité des données personnelles sont apparues telle une no-go-zone de la réflexion.

La secrétaire d'État au Numérique, Axelle Lemaire, a annoncé la création d'un label à destination des entreprises françaises et allemandes du cloud. Baptisé « Secure Cloud », ce dernier consiste en plusieurs normes de qualité et de sécurité. Et pourtant, le couple franco-allemand estime que c’est à Bruxelles que revient la responsabilité de se saisir de la question de la normalisation du Big Data, notamment sur les questions d’accès aux données et d’identification des priorités d’utilisation des données. Il confirme sa volonté de créer un « label garantissant la sécurité et lintégrité des données stockées dans le Cloud », mais la déclaration commune de Sigmar Gabriel et d’Emmanuel Macron ne comporte aucun calendrier précis.

Le calendrier, lui, n’attend pas. Le Parlement européen a adopté le soir même de la rencontre franco-allemande sur le numérique, en seconde lecture, la recommandation sur le Marché unique européen des communications électroniques. Le règlement final, qui a remplacé l’expression « neutralité du net », par « internet ouvert », crée une obligation de principe de traiter à égalité tous les paquets quels qu’en soient les contenus, origines ou destinations, tout en ménageant des brèches visant à s’éviter les foudres des fournisseurs d’accès à internet. En clair, tout est flou.

Toujours ce même mardi soir, dans une relative indifférence, la Chambre Haute française a adopté la proposition de loi sur la surveillance internationale des télécommunications, qui concerne les Français et les personnes qui résident en France. La loi sur la surveillance internationale prévoit notamment que le Premier ministre peut permettre l’installation de boîtes noires pour filtrer et croiser les communications avec des algorithmes, dont les citoyens n’auront pas connaissance. De surcroît, le texte voté par le Sénat précise qu’il s’agit d’une « exploitation non individualisée », c’est-à-dire d’une surveillance massive. 

En voulant écrire ensemble, le 27 octobre 2015, une page de l’histoire de l’Europe, la France et l’Allemagne ont pris le risque d’écrire un texte à trous. 

À propos de Clara-Doïna Schmelck

Journaliste médias à Socialter et à Intégrales.

Son blog : http://myslowmedia.tumblr.com/

Sur Twitter : @ClaraSchmelck