Culture is future »

15.05.2014

Contribution : "Le numérique et la culture pour ranimer le désir européen" par David Lacombled

Nul doute que l’Europe rencontre actuellement une panne de désir. Entre utopie éthérée et paramétrage administratif, l’Union Européenne peine à trouver la voie incarnée d’un récit. Et si la culture et le numérique constituaient notre chance de fonder enfin une identité et un storytelling européens ? 

Européennes morne plaine… C’est peu de dire que la campagne européenne ne déchaîne pas les passions. Une étude Vivavoice publiée dans Libération, le 5 mai 2014, livre clairement la nature du sentiment qui prévaut chez nos concitoyens lorsque l’on évoque l’Europe. Un sentiment pour le moins mitigé. Pour 49%, l’Europe évoque « quelque chose de négatif » et 58% la perçoivent comme « une contrainte ». Un sentiment ambivalent et paradoxal car, pour autant, 60% rejette « toute sortie de l’Europe tant politique qu’économique ».

Ni franche adhésion, ni rejet total, tout se passe comme si l’Europe était frappée d’une panne de désir. On peut bien-sûr trouver des explications conjoncturelles à cette panne de désir. La difficile mobilisation dûe à la proximité du scrutin avec celui des municipales, la conjoncture économique difficile qui porte plus au repli sur soi qu’à l’exploration de nouveaux horizons, et enfin, une certain essoufflement de le l’idée d’utopie européenne tout simplement… 

Mais au-delà il semble que l’on puisse aussi déceler une incapacité structurelle de la part de l’Europe à susciter le désir. Comme le remarque l’essayiste italien Giuliano Da Empoli, « existe-t-il projet plus exaltant que celui de l’Europe ? Rien de plus vaste, rien de plus beau et finalement de révolutionnaire que cette première tentative du genre humain de créer une supra-nationalité en temps de paix ? Et pourtant personne pour raconter cette épopée [1]». Entre utopie éthérée et paramétrage administratif, l’Europe peine à trouver la voie incarnée d’un récit. Et de fait, il n’existe pas de storytelling européen, celui qui raconterait l’histoire et les personnages de la construction comme on le fait par exemple pour les Etats-Unis, la fin de l’Apartheid, ou l’Indépendance de l’Inde…

Il est vrai que, jusqu’à présent, il s’est agi de construire une Union en partant du charbon et de l’acier, de la mise en place d’un marché unique, de l’édification d’une monnaie commune, de directives et de la définition de règles de fonctionnement pour un nombre toujours croisant d’États membres. Ce qui, on en conviendra, laissait peu de place pour le rêve et l’utopie. Mais aujourd’hui il semble que nous soyons arrivés à la fin d’un processus, à un point de bascule indispensable. L’Europe, au-delà des cadrages, a besoin de souffle.

Et si le numérique et la culture constituaient l’occasion d’un nouvel élan européen ? Après le nécessaire passage par les travaux d’infrastructure et si c’était la culture et le numérique qui offraient à l’Europe sa superstructure identitaire et charnelle ? 

Or ici, l’enjeu est tout autre. Il ne s’agit pas pour l’Europe de paramétrer de protéger, d’encadrer, mais bien d’ouvrir. Libérer les énergies, féconder les initiatives, dynamiser les projets, accompagner les synergies… Sans pour autant parler d'un « airbus de la culture », il est important d’initier des projets de portance européenne, en tirant des enseignements de nos propres échecs. Car l'innovation, c'est aussi la culture de l'échec.

Pour le numérique, c’est tout aussi vital. Non seulement ce secteur constitue l’éclaircie dans l’économie (les études font état d’une croissance de 8% pour le secteur digital) mais c’est aussi un vecteur formidable pour forger  notre identité.

Et il existe une façon d’exister face aux géants Google, Apple, Facebook et consorts. Non, en tentant de leur barrer la route - inutilement - ou en cherchant à les copier - il nous faudrait plus de dix  ans pour « refaire » Google Map. Mais en étant nous-mêmes : un modèle ouvert sur soi, ouvert aux autres et sur le monde, face aux modèles fermés, aux tentations de repli sur soi.

N’avons-nous pas réussi à exister face à la machine à rêver des studios hollywoodiens ? En donnant naissance à une cinématographie riche de sa diversité, de ses audaces, de ses expérimentations, parfois de ses échecs mais aussi de son efficacité (il suffit de voir le nombre de projets de remakes). Et du reste les champions numériques européens existent, ils ont pour noms Deezer, Spotify, Criteo, , Dailymotion…

Il est vital que l’Europe favorise la création de nouveaux acteurs du numérique en libérant tous azimuts les capacités d’innovation des nouvelles générations. Ces générations que l’on dit « digital natives », mais qui sont aussi « european natives », naturellement européennes. Il en va de la vigueur de notre économie, mais aussi et surtout de la dynamique de notre identité européenne. C’est le souffle de la culture et du numérique qui peut l’animer et lui donner une âme.

David Lacombled


[1] Giuliano Da Empoli, « Che Barba l’Europa, ma provateci voi » Il Sole 24Ore, 26 avril 2014

A propos de David Lacombled 

Journaliste de formation, David Lacombled est directeur délégué à la stratégie des contenus du Groupe Orange après avoir été directeur de l’antenne et des programmes des portails. Il est également président du think-tank La villa numeris et auteur de l'ouvrage Digital Citizen (Plon).

Son site : http://www.lacombled.com

Sur Twitter : @david_lacombled