Culture is future » Innovation et numérique

13.01.2016

Contribution : "La nostalgie pré-numérique et le fantasme de la touche off" par Paul Vacca

Chaque période sécrète son propre Âge d’Or. Un « avant » idéalisé, un révisionnisme de consolation. Rien d’étonnant à ce que nos temps numériques produisent un âge d’or sur-mesure en réponse aux affres de l’hyperconnexion. Un temps d’avant Internet, d’avant les smartphones, d’avant le wifi et d’avant les réseaux sociaux. Celui où tout le monde, semble-t-il, prenait le temps de lire les livres, savait se concentrer sur une chose à la fois, avait une conscience naturelle du temps long, échangeait sur des sujets de discussions intéressants dans une ambiance détendue et cordiale, s’exprimait en plus de 140 signes et pas qu’avec des emojis… Toute ressemblance avec une période ayant existé est évidemment une coïncidence.

La hype de la déconnexion

Plus étonnant, en revanche, est le fait que cette nostalgie des temps pré-numériques ne soit pas la propriété exclusive des habituels chantres du « c’était mieux avant », déclinistes professionnels ou anti-techno patentés. Il semble qu’il ait contaminé même ceux qui pourtant vivent et profitent pleinement de l’âge d’or numérique. Non seulement dans l’imagerie vintage ou le recours aux objets analogiques mais dans une nouvelle tendance qu’est la déconnexion.

En effet, se débrancher est devenu la dernière branchitude. Les retraites hype et huppées garanties sans wifi, les palaces sans écran ni connexion font les délices des start-upers. Et jusqu’au cœur même de l’eldorado numérique, dans la Silicon Valley, où les géants de la nouvelle économie mettent leur progéniture dans des écoles sans connexion - comme la célèbre Waldorf School - et proscrivent l’usage des ordinateurs, tablettes, smartphones ou écrans à la maison. Du coup, ces tycoons du numérique se mettent à ressembler à ces dealers dont le principe éthique est de refuser de consommer la drogue qu’ils procurent aux autres.

Psychopathologie de la vie numérique

Un livre publié en fin d’année dernière aux États-Unis Reclaiming conversation. The Power of Talk in a Digital Age (Penguin Press) donne une expression parfaite de cette « éthique de la déconnexion ». L’auteure, Sherry Turkle, chercheuse au MIT, est elle-même issue du sérail numérique. Pendant cinq ans elle s’est entretenue avec des personnes pour analyser leur rapport aux nouvelles technologies dans leur vie quotidienne : personnelle, familiale, sociale ou professionnelle.

En ressort une psychopathologie de la vie numérique : textos, tweets, posts, mails, selfies, snapchats, jeux en lignes ont envahi tous les pans de leur vie. Le smartphone qu’ils pensent posséder les possède. Un moi totalement dilué dans les réseaux sociaux, anesthésié face à toute forme d’empathie et qui provoque une perte d’appétence pour les échanges en face à face. Une dystopie au présent. Un lien social détruit. Mais l’auteure propose une solution. Ce qui permettra de restaurer ce qui fait tout le sel de la vie sociale et qui a sombré avec l’hyperconnexion contemporaine, à savoir notre sens de la conversation, c’est la déconnexion.

Vie déconnectée ou déconnexion de la vie ?

Comment ne pas être d’accord avec le fait de vouloir restaurer le sens de la conversation et du dialogue dans un monde hyperconnecté ? Et à ce titre le livre de Sherry Turkle constitue un éloge convaincant sur la puissance de la conversation en tant que lien social. Qu’il faille mettre en garde contre les dangers de l’hyperconnexion, c’est une certitude. En revanche nous sommes moins convaincu par le fait qu’il suffise d’appuyer sur off pour résoudre tous les problèmes.

Car d’une part, en tant que remède, la déconnexion nous paraît aussi inefficace que de conseiller d’arrêter de respirer parce que l’air est pollué. Est-il vraiment possible de se déconnecter durablement aujourd’hui ?

D’autre part, l’idée que la déconnexion restaurerait comme par enchantement un art perdu de la conversation nous semble illusoire. Il nous avait échappé que nos discussions d’avant le wifi étaient toutes dignes de Madeleine de Scudery ou que nos échanges d’avant les textos de Madame de La Fayette…

L’éthique de la déconnection apparaît plus comme un fantasme de classe – celle des ultra-connectés – comparable à celui de « l’île déserte » ou « du paradis fiscal sous les cocotiers ». Et de fait, cet éloge de la vie déconnectée souffre d’être plutôt une approche déconnectée de la vie.

Harmoniser on et off

Opposer on et off ne fait qu’accroître le problème. Il est vrai que ce fantasme s’exerce en réaction à l’utopie de la connexion qui a sévi et sévit encore : Internet devait tout résoudre. L’enjeu devrait plutôt consister à harmoniser on et off dans une logique de continuum : la connexion ne doit pas être perçue comme le contraire de la vie mais comme un prolongement qui doit être utile.

Restaurer la conversation et l’humain a un sens aujourd’hui. Sherry Turkle a raison. Mais il faut s’y employer en on ET en off. Cela passe par une meilleure compréhension des richesses mais aussi des limites d’Internet. C’est un défi pour tous ceux qui s’occupent de culture. Car la culture n’est-elle pas une déconnexion à elle seule – en prise directe sur le monde - même si l’on est connecté ? Ainsi qu'un enjeu d’éducation avec l’objectif de rendre la vie et la conversation toujours plus belles que la connexion.

À propos de Paul Vacca

Paul Vacca est romancier, essayiste et consultant. Il scrute les transformations de la société liées au numérique ainsi que les tendances des marchés culturels et des médias. Il a notamment publié des articles dans TechnikartLe Monde et La Revue des Deux Mondes, intervient pour des conférences à l’Institut Français de la Mode et collabore au think-tank La Villa Numeris. Derniers ouvrages parus : le roman Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom l’Éclair et a sauvé le monde (Belfond 2015) et l’essai La Société du hold-up - Le nouveau récit du capitalisme (Fayard 2012).

Sur Twitter : @Paul_Vacca