Culture is future »

12.04.2016

Contribution : "L’entrepreneur culturel, l’artiste dans l’économie numérique" par Clara-Doïna Schmelck

Le Forum d’Avignon se tenait pour la première fois à Bordeaux, du 29 mars au 1er avril, autour du thème « Entreprendre la culture ». Le débat « Les créateurs sont-ils des entrepreneurs comme les autres ? », a esquissé les traits d’un nouveau type d’artiste né avec le numérique : l’entrepreneur culturel.

Le débat associait Tonjé Bakang, dirigeant fondateur d’Afrostream, Stéphane Richard, PDG d’Orange, Manuelle Gautrand, Architecte, Léonard Anthony, Directeur associé de Susanna Lea Associates et Co-fondateur des Editions Versilio, Sana Ghenima, PDG de Sanabil Med, Glenn O’Farrell, Président et Chef de la direction du groupe Média TFO, Aurélien Bellanger, écrivain, Michel Kacenelenbogen, Comédien fondateur et co-directeur du théâtre bruxellois Le Public, Raphaël Pichon, Chef et fondateur de l’ensemble Pygmalion, Françoise Benhamou, Professeur des Universités, membre du Cercle des économistes, Thomas Paris, Chargé de recherche en économie et gestion au CNRS et professeur affilié à HEC, et était modéré par Isabelle Giordano, Directrice générale d’UniFrance Films et journaliste.

En novembre 2015, le cabinet de consulting Ernst & Young a évalué le chiffre d’affaires direct des industries culturelles et créatives à 61,4 milliards d’euros. Cependant, le nombre d’emplois du secteur a connu une expansion exceptionnelle depuis 1995, date des débuts de l’internet. On compte 1200 musées en France, 23 millions de spectateurs de variété sans parler des 203 millions de cinéphiles. Conséquence : l’artiste bohème d’hier semble devenu le diplomé Bac +5 d’une grande école, curieux et entouré, soit un manager cultivé capable de monétiser sa créativité et sa passion pour la musique, la littérature, l’architecture ou les arts plastiques.

Démarches antagoniques

Bien qu’il existe en Europe et aux États-Unis des compagnies privées dans le secteur culturel depuis plus d’un siècle, à l’instar des labels de musique, des maisons de production de film,  les galeristes, les salles de spectacles, certaines compagnies… rapprocher culture et entreprise dans les structures mentales des citoyens n’est pas évident, du fait que nous associons encore souvent l’artiste aux images d’Épinal héritées du XIXè siècle, en dépit des réalités du marché international de la culture en 2016.

Création culturelle et entreprise paraissent procéder de deux démarches antagoniques : Raphaël Pichon distingue ainsi pour le musicien entre création et interprétation : « entreprendre est le geste naissant de l’interprétation », alors que la création ne doit « surtout pas répondre à un besoin ; il faut sextraire du monde ». Manuelle Gautrand décompose : il y a un « moment seul de la création ; et un moment douverture et de vulnérabilité face à lentreprise ».

Et pourtant, comme le soulignaient dans la fosse du somptueux théâtre de Bordeaux les économistes Françoise Benhamou et Thomas Paris, le monde de la culture a été précurseur de trois tendances typiquement entrepreneuriales, tant au plan du management que du business model: une innovation permanente, qui ne répond pas à un simple besoin ; un fonctionnement par projet et des carrières non-linéaires, qui se sont d’abord développés dans le champ culturel, avec des contrats d’intermittence de plus en plus courts ; enfin, l’hybridation entre modèle d’indépendance et modèles de salariat, et la conviction que le modèle social de demain sera hybride.

Convergences des modèles

Néanmoins, rapprocher culture et modèle économique de l’entreprise porte en germe le risque de privatiser la culture, c’est-à-dire de transformer tout le monde en entrepreneur et d’en finir avec le soutien public à la création ou au patrimoine.

Au Forum dAvignon, l’idée était de dépasser ce clivage dans le but de faire en sorte que les pouvoirs publics prennent mieux en compte les entreprises culturelles et leur permettre de se définir et de se développer.

Aujourd’hui, la question de l’hybridation des financements est au coeur des problématiques des créateurs culturels. Premier enjeu : trouver un modèle de financement, notamment aux moyens de leviers financiers tels la banque publique d’investissement (BPI), le crowdfunding  et l’épargne des particuliers, qui pourrait être orientée vers les entreprises du secteur culturel.

Deuxième enjeu : définir son statut, exactement comme lorsqu’on monte sa boîte. A l’heure actuelle, en France, un statut différent s’applique selon l’activité : artisan, artiste-auteur, profession libérale, fonctionnaire, auto-entrepreneur avec des régimes fiscaux et sociaux parfois incompatibles entre eux et qui compliquent considérablement les démarches administratives, comme l’a souligné Aurélien Bellanger à Bordeaux.

En 2016, un artiste, à l’instar d’un chef d’entreprise, cumule les activités. Une vie d’artiste/créateur est la vie d’un entrepreneur : de l’écriture, des performances, de l’enseignement, des productions en propre, des participations à des co-productions, etc. Point commun entre les deux figures : la prise de risque, et son corolaire, l’exposition à une certaine précarité. Comme le résumait Tonjé Bakang au Forum, dirigeant fondateur d’Afrostream, la spécificité de l’entreprise culturelle réside dans : « une énergie qui allie audace de lentrepreneur et la prise de risque de la création artistique ».

On le voit : la loi du marché redéfinit la perception que les acteurs politiques et culturels se font de la culture. D’un côté, les artistes ne sont plus des bohèmes, et se considèrent de plus en plus comme des entrepreneurs. De l’autre côté, les ministres pensent la culture en termes économiques. Issue du CNC, Audrey Azoulay, la nouvelle ministre de la Culture appartient, comme Fleur Pellerin, plus à cette catégorie de professionnels du «management public» appliqué à la culture qu’à celle des fondateurs des politiques culturelles en France comme le fut André Malraux. Avec quelles conséquences sur la création ?

Pour autant, ne nous y trompons pas : comme le prouvent les témoignage de Raphael Pichon ou Léonard Anthony chacun dans leur art, entreprendre la culture n’est pas synonyme d'entreprendre dans la culture. Le geste créateur de l’artiste implique des choix culturels qui précède nécessairement toute préoccupation d’ordre managériale ou financière. Tout simplement parce-que la société sait reconnaitre l’artiste de celui qui ne l’est pas, l’oeuvre culturelle de ce qui n’est pas elle.

À propos de Clara-Doïna Schmelck

Journaliste, chargée de la rubrique "Médias" d’Intégrales Mag, pure player d’Intégrales Productions, agence spécialisée dans les reportages télévisés en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique. Publie en outre régulièrement des papiers de réflexion dans RFI Atelier des médias, MétaMédia France TV Info, mais aussi CB News, Libération, et Le plus de l’Obs. Passée par l’ENS et titulaire d’un master II de philosophie, sensible aux enjeux de l’information et des nouvelles formes de communication.

Son blog : http://myslowmedia.tumblr.com/

Sur Twitter : @ClaraSchmelck