Culture is future » Innovation et numérique

14.09.2015

Contribution : "Grandeurs et fantasmes du big data" par Paul Vacca (1/3)

Avec l’avènement du big data, la pensée magique a fait un retour en force. Clef d’un monde utopique pour certains, pour d’autres c’est la promesse d’un futur digne de 1984 de George Orwell. Deux camps opposés qui pourtant se rejoignent sur un même dogme : le big data va prendre possession du réel. Or il semble bien que le réel fasse de la résistance. Et si les fantasmes de toute-puissance liés au big data étaient surtout un mirage nourri aux dollars et aux mythes ? Déconstruction en 3 temps.

1. La toute-puissance du big data ou le retour de la pensée magique

2. Réel contre big data : 1 - 0

3. Des dollars et des mythes

1. La toute-puissance du big data ou le retour de la pensée magique

Au commencement était la donnée. Pendant des siècles elle se développa à la surface de la terre de façon progressive et continue sur un mode analogique. Puis advint le numérique et l’Internet. La puissance des ordinateurs doublant tous les deux ans depuis cinquante ans - selon la fameuse loi de Moore - le nombre de données explosa lui aussi de façon exponentielle. Avec le smartphone, l’Internet des objets et le quantified self, les choses et les êtres connectés - hyperconnectés - se mirent à diffuser leurs propres données. Et le moindre mouvement, acte ou état d’âme constitua une data. La multiplication se transforma alors en big bang. Une masse de données en totale expansion dans laquelle 90% des données produites depuis le début de l’histoire de l’humanité l’ont été dans les deux dernières années.

C’est ainsi la data devint big data.

Pensée magique, le retour

Que la production de plus de données puisse nous offrir une meilleure connaissance de notre monde, qu’elle soit une bonne chose pour l’avancée de la science et de la médecine, qu’elle alimente le développement de l’intelligence artificielle ou des smart cities, cela ne fait aucun doute. La connaissance et la science ont toujours progressé grâce à l’apparition de nouvelles données et de nouveaux croisements.

Mais, avec le big data, comme enivrés par le déluge de données, on est rapidement passés de la science à la science-fiction. Pensée magique, le retour. Guidés par un animisme numérique, certains se sont empressés de prêter à cette production infinie de données des pouvoirs infinis. À leurs yeux, la masse de données est devenue une toute-puissance agissante. Certains - les propriétaires des clouds, les start-up, les géants d’Internet, la NSA etc. - pour la vénérer se répandant en colloques, conférences ou sur les réseaux sociaux vantant le futur radieux et prospère que le big data nous promet ; d’autres - les hackers, les libertaires, les Luddites etc. - pour la craindre et la combattre en l’érigeant en menace absolue pour l’humanité. Car le big data réussit le tour de force de réunir deux camps à la doxa totalement opposée autour d’un même dogme : la croyance en sa toute-puissance.

Les rêves de toute-puissance

Sa toute-puissance supposée, c’est d’abord l’omniscience. Puisque aujourd’hui on est capable d’avoir accès à l’ensemble des données à tout instant, on peut donc tout savoir. C’est ce que l’on appelle le data-panoptisme cette capacité de tout voir et tout connaître grâce au recueil des données. Cette « omniscience » du big data fut même théorisée en 2008 par le magazine Wired dans un article intitulé… la Fin de la Théorie (« The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete»). Dans cet article-manifeste, Chris Anderson proclamait que le déluge des données allait frapper d’obsolescence la méthode scientifique. En effet, pourquoi chercher à comprendre le réel à coup d’hypothèses forcément hasardeuses puisque désormais le réel pouvait nous être livré dans sa totalité par les data ? Selon lui, le déluge de données nous permet d’accéder à une connaissance complète du réel sans avoir à s’embarrasser de la science. Le big data, c’est donc l’omniscience sans la science.

Il est aussi censé nous ouvrir les portes de la prescience. Entre tout savoir et prévoir, il n’y a qu’un pas que franchissent allègrement les tenants du big data prédictif, cette discipline qui prétend que tout connaître d’une personne permet de prévoir ses agissements futurs sur la base de modèles statistiques ou de signatures.

Et enfin dernier pan cette présumée toute-puissante du big data : le pouvoir. Car aussi vrai que « gouverner c’est prévoir », tout prévoir offre les tous pouvoirs. Et le bras armé de ce pouvoir c’est l’algorithme, cette clef qui permet de résoudre tous les problèmes.

Utopie et dystopie sont dans un bateau

Ainsi le big data serait cette trinité toute puissante de l’Omniscience, de la Prescience et du Pouvoir. Pour le meilleur ou pour le pire. Dessinant, d’un côté, un futur au visage utopique : un monde où l’on pourra anticiper toutes les maladies, balayer la lutte des classes et les inégalités, éradiquer la pauvreté et la famine, un monde où même l’immortalité devient envisageable (comme on sait, on travaille d’arrache-pied à son lancement à la Silicon Valley). Ou dressant, de l’autre côté, pour d’autres, un avenir aux menaces dystopiques : un monde sous cybersurveillance généralisée, le totalitarisme des data, le déterminisme… Les deux faces d’un même fantasme.

Car, pour l’instant, face à la toute-puissance supposée du big data le réel semble faire encore de la résistance…

À propos de Paul Vacca

Paul Vacca est romancier, essayiste et consultant. Il scrute les transformations de la société liées au numérique ainsi que les tendances des marchés culturels et des médias. Il a notamment publié des articles dans Technikart, Le Monde et La Revue des Deux Mondes, intervient pour des conférences à l’Institut Français de la Mode et collabore au think-tank La Villa Numeris. Derniers ouvrages parus : le roman Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom l’Éclair et a sauvé le monde (Belfond 2015) et l’essai La Société du hold-up - Le nouveau récit du capitalisme (Fayard 2012).

Sur Twitter : @Paul_Vacca