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10.02.2014

Contribution : "Daft Punk ou l’exception culturelle 2.0" par David Lacombled

Le triomphe des Daft Punk aux Grammy Awards montre que l’exception culturelle ne doit pas se limiter à un repli sur soi, mais à s’enrichir en devenant « exception universelle ».

On a pu mégoter, ici ou là[1], sur le triomphe des Daft Punk à Los Angeles prétextant que le monde entier aimait les Frenchies lorsqu’ils savaient rester muets : les Daft Punk casqués et mutiques qui reçoivent leurs cinq Grammy Awards et The Artist, film muet, couronné par cinq Oscar®. Un bon Français serait un Français muet. Sous entendu, ce ne sont que des demi-victoires puisqu’elles ne se font pas dans la langue de Molière.

Certains ont même détecté une allégeance coupable au mainstream (courant dominant, en français) et dans les deux cas une soumission aux codes américains (les paroles, le funk, Pharell Williams, Nile Rodgers pour Get Lucky ; le cinéma hollywoodien pour The Artist). Du coup, ces observateurs boudent le plaisir de ces distinctions au prétexte qu’elles ne seraient finalement que le fruit du narcissisme et de l’esprit de domination US qui aime à se regarder dans un miroir. Comme quoi le french bashing (pardon, le dénigrement français) se pratique très bien à domicile (et n’a rien à envier à celui des Américains)…

En ce qui nous concerne, nous préférons voir dans le triomphe du duo électro (et dans celui de The Artist) la permanence d’un esprit français. Du reste, ne peut-on pas voir dans le mutisme des Daft Punk un clin d’œil envoyé au mime Marceau qui fut longtemps le Français le plus célèbre aux Etats-Unis ? Plus sérieusement, il nous semble qu’il faut au contraire un sacré panache (en français dans le texte) pour oser affronter les américains sur leur propre terrain de jeu. Et qui peut sérieusement soupçonné les Daft Punk d’opportunisme ? Depuis ses débuts en 1995 avec le déjà très remarqué Homework (devoir à la maison, en français), ce groupe fait preuve d’une rare cohérence. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, en alchimistes inspirés, ont toujours cherché à mélanger dans leurs éprouvettes sonores, le mélange ultime qui ferait danser la planète entière…

Ils y étaient déjà parvenus avec DaFunk, Around The World, ritournelles électro implacables en 1997 (avec, notons-le au passage, une mise en image par le Frenchy Michel Gondry), puis avec One More Time et Harder, Better, Faster, Stronger (2001) et Technologic (2005)… Mais force est de reconnaître que, avec Get Lucky, le duo casqué a produit la pierre philosophale : le hit instantané et planétaire. L’esperanto disco. Avec ce petit plus, que l’on a appelé depuis les années 90, la french touch. Et cette touche française, c’est l’ironie, l’humour, le clin d’œil postmoderne, réussissant à être à la fois ultra-référentiel et en même temps absolument original.

Mais au-delà, une telle réussite nous oblige à nous interroger sur ce que nous appelons l’exception culturelle. Préserver notre culture et notre industrie culturelle est primordial, essentiel, vital. Mais la question est de savoir ce que l’on cherche à préserver ? Notre langue ? Notre originalité ? Oui évidemment mais pas comme un patrimoine fermé et forcément en péril. C’est surtout l’esprit français, le panache français qu’il faut préserver, non pas en dressant des lignes Maginot ou en se drapant dans la barrière de la langue, mais en le faisant briller à l’extérieur.

L’exception culturelle n’est pas une question de lettre, mais d’esprit. Et les succès de Daft Punk ou de The Artist non seulement ouvrent la voix à d’autres succès mais montrent que l’ouverture est la meilleure façon de préserver notre identité culturelle. Même chose, avec Internet. Ce n’est pas en dressant des barrières et des verrous - fatalement inefficaces - que l’on se préservera notre capital culturel.

Et à ce titre-là aussi les Daft Punk ont montré la voie. Une véritable leçon d’exception culturelle 2.0. Get Lucky s’est non seulement ouvert très tôt sur YouTube, DailyMotion, mais le duo a même encouragé chez les amateurs les covers (les reprises en français) tous azimuts. À croire que le duo a fait circuler sciemment des partitions sous le manteau et sur la Toile… On a ainsi vu très tôt fleurir sur Internet des milliers de copies/hommages/pastiches/détournements de Get Lucky : au ukulélé, en version lyrique, à la guimbarde, en dub, en chorale etc.

Avec un effet de boucle vertigineux, comble du postmodernisme : un titre hommage à l’âge d’or du disco lui même l’objet de multiples hommages. Et cette invasion de « piratages » n’a pas empêché Get Lucky d’être l’un des singles le plus vendu de 2013. Bien au contraire. Elle n’a fait que renforcer le single dans son statut culte. Une stratégie d’ouverture qui loin de diluer le single l’a au contraire renforcé. La morale de ce joli conte - compte ? - de fées ? C’est que l’exception culturelle française gagne en s’ouvrant et en devenant une exception universelle.




[1] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1137068-daft-punk-rafle-5-prix-aux-grammy-awards-l-amerique-s-est-consacree-elle-meme.html

 

A propos de David Lacombled 

Journaliste de formation, David Lacombled est directeur délégué à la stratégie des contenus du Groupe Orange après avoir été directeur de l’antenne et des programmes des portails. Il est également président du think-tank La villa numeris et auteur de l'ouvrage Digital Citizen (Plon).

Son site : http://www.lacombled.com

Sur Twitter : @david_lacombled