Culture is future »

17.12.2015

Contribution : "Culture, au secours l’analogique revient !" par Paul Vacca

Ceux qui prévoyaient un « grand remplacement » numérique dans la culture en sont pour leur frais. Même si les pratiques digitales se généralisent, l’analogique loin d’être frappé d’obsolescence, vit une véritable renaissance. Et si c’était tout simplement la guerre analogique/numérique qui était devenue obsolète ? 

 

 

Face à l’avancée inexorable de nos pratiques culturelles numériques — streaming, playlists, bingewatching, catch TV, VOD, social curation, e-books etc. — certains signes ces derniers mois ont montré que l’analogique, que certains pensaient en voie d’extinction, faisait de la résistance.

Mieux que cela même.

Le disque vinyle - oui, cet objet volumineux et peu pratique - a même fait un bond dernièrement atteignant les mêmes niveaux de vente que ceux de l’année 1989. Aux Etats-Unis, il rapporterait plus que plateformes de streaming gratuites financées par la publicité[1] et pourrait représenter jusqu’à 10% du marché de la musique l’an prochain. De même, le marché du « live » a triplé depuis la naissance de Napster en 1999 et la vague du peer-to-peer.

Le bon vieux livre papier, lui aussi, retrouve des couleurs, et les librairies indépendantes refleurissent dans les villes alors que le e-book enregistre une première perte de vitesse[2]. Au pont que chez Waterstones, la chaîne culturelle anglaise, on retire des rayons les liseuses pour y placer des livres[3].

Et même à l’heure du streaming généralisé et du home cinéma, les gens font toujours la queue devant les salles de cinéma. Mieux, à la faveur de la sortie du prochain Tarantino, The Hateful Eight tourné en 70mm Super Cinemascope (Ultra Panavision 70), la Weinstein Company équiperait plus d’une centaine de salles de volumineux projecteurs à l’ancienne qu’ils ont réussi à chiner. D’autres réalisateurs lui emboiteraient le pas…

Plus qu’une résistance, c’est un renouveau. Plus profond que le simple effet de mode « vintage ».

Cure de jouvence pour les vieux supports

Le signe d’une envie d’un retour vers le passé ? Le zeitgeist « c’était mieux avant » aurait-il encore frappé ? Il semblerait que non. La renaissance du disque vinyle par exemple est le fait des digital natives - qui ne l’ont même pas connu, mordillant dans leur berceau les CD de leurs parents, lesquels parents aujourd’hui écoutent leurs playlists sur Spotify, Deezer ou Apple Music (et ne reviendraient pour rien au monde au vinyle !)

En fait, le retour en grâce de ces « vieux supports » serait plutôt l’affirmation de quelque chose de neuf. Un peu comme dans « Pierre Ménard, auteur du Quichotte »[4], la nouvelle où Borges imagine un écrivain du XXème siècle qui entreprend de réécrire mot pour mot le Don Quichotte de Cervantès. Pour un résultat supérieur à l’original car Ménard propose de fait une recréation linguistique, là où Cervantès écrivait platement dans l’espagnol de son époque.

Alors qu’auparavant, le livre papier, le vinyle ou la salle de cinéma constituaient les seuls accès à la culture, aujourd’hui ils se métamorphosent dans notre écosystème digital généralisé en d’inédites expériences utilisateur. Il ne s’agit pas d’un revival, mais véritablement d’une renaissance. Ainsi sous cet angle le livre papier peut-il être reconsidéré comme un « support immersif 100 % déconnecté » ; l’écoute d’un vinyle comme un « engagement intégral avec le concept de l’album hors du flux d’une playlist » et l’expérience en salle de cinéma ou de concert comme une « immersion collective et sensorielle »… C’est de l’analogique 2.0.

L’ère des synergies

Exit le fantasme apocalyptique d’un « grand remplacement numérique », sorte de millénarisme digital. Une cercle vertueux est en route : plus la pratique numérique gagne du terrain, plus l’attractivité des supports analogiques se renforce. De fait analogique et numérique sont appelés à s’enrichir mutuellement.

La culture et les industries créatives ont tout à gagner de cette synergie garante de diversité. D’un côté les industries historiques ont tout intérêt à s’ouvrir aux apports du numérique sans craindre leur disparition. Au contraire. Une jeune société française, Delight[5], propose par exemple une nouvelle approche des data au service des producteurs de spectacle. Une science éminemment numérique - l’alchimie de la data et des algorithmes - au service d’une préoccupation vitale et on ne peut plus analogique : le remplissage des salles et la réussite des spectacles. Ou Pathé ouvre à Paris une salle ultramoderne, les Fauvettes, pour visionner des classiques.

De l’autre côté, les nouveaux entants numériques ne doivent plus penser en termes de remplacement de supports ou de vampirisation, mais de re-création. Combien d’expériences prétendûment augmentées n’ont produit que des expériences diminuées ? Au contraire, Metabook[6], une application pour mobiles et tablettes, se donne-t-elle pour ambition de donner naissance par des créations originales à de nouvelles formes de narrativité interactive.

Aucun type de support n’est obsolète. Ce qui l’est, en revanche, c’est la guerre entre les supports.


[4] Jorge Luis Borges Fictions (Folio)

[5] delight-data.com

[6] metabook.com

À propos de Paul Vacca

Paul Vacca est romancier, essayiste et consultant. Il scrute les transformations de la société liées au numérique ainsi que les tendances des marchés culturels et des médias. Il a notamment publié des articles dans TechnikartLe Monde et La Revue des Deux Mondes, intervient pour des conférences à l’Institut Français de la Mode et collabore au think-tank La Villa Numeris. Derniers ouvrages parus : le roman Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom l’Éclair et a sauvé le monde (Belfond 2015) et l’essai La Société du hold-up - Le nouveau récit du capitalisme (Fayard 2012).

Sur Twitter : @Paul_Vacca