Culture is future »

18.06.2013

Carte Blanche à Labkultur : Interview avec Emer Beamer

L’effet papillon global depuis Amsterdam 

Comment Butterfly Works utilise les gadgets numériques de la vie quotidienne pour aider au développement des pays de manière ludique.

Butterfly Works est un studio de co-création basé à Amsterdam  qui travaille sur le champ du développement global avec une équipe de 15 designers et organisateurs  autour du monde. Le studio a été fondé en 2003 par trois femmes, Emer Beamer, Ineke Aquarius et Hester Ezra pour contribuer à l’idée de réciprocité, durabilité et créativité dans le monde à travers la co-création.

Emer Beamer est co-fondatrice et a été –jusqu’à récemment –Directrice de recherche et développement de Butterfly Works, Amsterdam.  « Nous travaillons directement avec les communautés locales au développement des pays et avons deux départements. Notre équipe de design et marque co-crée des produits et des concepts innovateurs et a un accès aux marchés mondiaux et aux réseaux commerciaux afin d’établir des marques à succès.»

Mme Beamer, vous ne faites pas du design mais de la co-création, quelle est la différence ? Qu’est-ce que la co-création ?

Chez Butterfly  Works, nous travaillons sur le champ du développement global alors que nous venons du milieu du desing. Quand on travaille dans un environnement complexe avec le but de construire des solutions durables, mettre les usagers et autres parties prenantes au centre du processus est une clé de réussite. La co-création c’est ouvrir le processus de design à des auteurs multiples, des auteurs qui ne se considèrent pas eux-mêmes comme des créateurs ou comme des designers, mais qui sont en fait des personnes qui se serviront de la solution.

La co-création part du principe suivant : « aucun d’entre nous n’est pas plus intelligent que nous tous », ainsi le résultat du processus de design sera meilleur grâce a la participation de plusieurs auteurs, fabricants, concepteurs et usagers. Parmi les exemples célèbres de co-création, l’on trouve le mouvement software open-source et la Lego Factory de Lego. Organiser le processus de co-création est plus facile à dire qu’à faire, ça bouleverse complètement le processus traditionnel, et c’est pour ça que ce n’est pas un événement unique, mais toute une nouvelle manière de faire les choses. C’est une nouvelle organisation et une nouvelle philosophie qui vise à mettre les clients au cœur de la solution. La méthode de co-création telle que nous l’utilisons à Butterfly Works est un processus d’à peu près un an qui intègre une série d’atelier.

Butterfly Works est un agent global de développement, nous concevons des services numériques et d’éducation pour des pays comme le Nigeria, le Sénégal, l’Afganistan et le Bangladesh, et la co-création est notre méthode. Nous ne voyons pas les communautés avec lesquelles nous travaillons comme des consommateurs passifs des plans et des projets que nous concevons, mais comme leurs co-créateurs.

Nous avons publié une courte vidéo sur Vimeo où on explique pour quoi nous pensons que la co-création est importante.

Des concepts reliés c’est de l’intelligence collective, de l’innovation ouverte, de la collaboration.

Pourquoi avez-vous choisi comme nom de l’organisation Butterfly Works ?

Le nom Butterfly Works a été inspiré par l’effet papillon (butterfly effect) formulé par Edward Lorenz in 1967 quand il travaillait sur le champ de la théorie du chaos et des mathématiques. Dans l’effet papillon, des petites différences sur les conditions initiales entraînent des résultats très différents et quelquefois immenses.

Nous l’utilisons avec le mont « Works », parce que comme tout le monde le sait l’inspiration est seulement 1% de l’effort et l’autre 99% c’est du travail.

Peut-on penser à votre organisation et à votre travail mondial sans évoquer les moyens que la révolution numérique a crées ?

En un seul mot : Non ! Le processus de co-création brièvement décrit plus haut et la manière dans laquelle nous faisons la plupart de nos travaux, est la combinaison d’une série d’atelier en personne, suivis d’une communication régulière via mail et Skype  et d’un partage de prototypes numériques. Tout cela concerne des acteurs situés dans des endroits géographiquement différents. Sans les moyens actuels de production et d’échanges numériques, il serait impossible de mener nos projets à bien.

Est-ce que les données ouvertes sont la clé pour la transparence dans les Etats des pays émergents et pour la lutte contre la corruption (comme ça a le cas en Slovaquie avec Datanest Aliancie Fair-Play) ?

Les données ouvertes sont un champ très enthousiasmant. Beaucoup de pays en voie de développement sont infestés par des formes diverses de corruption, et les données ouvertes sont un levier précieux pour apporter des changements dans leurs systèmes. Les systèmes corrompus ne peuvent prospérer qu’à condition de garder un certain nombre de secrets. Cependant, les données ouvertes toutes seules ne suffisent pas, il faut aussi des concepteurs, des narrateurs et des fabricants d’application pour aider les gens à interagir avec les informations importante.

Cela peut être vraiment révolutionnaire quand l’information devient publiquement disponible, l’information par exemple sur les dépenses d’un gouvernement ou d’un conseil local dans un contexte où le parti au pouvoir n’avait pas eu le devoir de publier ses activités ou son efficacité. Quand on peut voir, grâce aux données ouvertes, que cet argent n’est pas utilisé normalement, l’élite dominante perd son monopole des ressources et de l’information.

Mon exemple préféré est huduma.info. En tant que concept (car ça ne marche pas encore comme prévu) ça va révéler les donnés pour les faire connaître des communautés locales au Kenya qui devraient être entrain de bénéficier des investissements du gouvernement et ils pourront suivre le développement des projets.

Les jeux électroniques sur portable deviennent sérieux:

Mais comment faire en sorte que GetH20 soit plus qu’une app typique?

GetH20 est un jeu qui tente d’être sérieux. Le thème du jeu traite de la pénurie d’eau, qui peut mener  au conflit. Le jeu cible les jeunes d’Afrique de l’est et peut être téléchargé gratuitement. Vous pouvez jouer sur la version internet en cliquant ici.

Le jeu a déjà été téléchargé 80 000 fois, même si cela ne fait pas forcément preuve d’apprentissage.

Cependant, dans nos évaluations, les jeunes ont tout de même compris les concepts principaux du jeu en jouant tous seuls, mais les jeux les plus efficaces se font en groupe, ce qui facilite la discussion et la réflexion. Je dirais que les jeux électroniques sur portable qui sont sérieux sont des outils puissants, mais également une science encore à ses débuts.

Est-ce que les jeux et les gadgets transforment l’Europe et les autres sociétés industrielles en e-Démocraties?

Les jeux et les gadgets, tout comme d’autres outils, ne sont pas suffisants pour transformer entièrement la société. Partout, les sociétés sont complexes et dynamiques et le deviennent même d’avantage, rendant difficile leur étude. Une tendance culturelle, qui risque d’aider la transformation de sociétés en démocraties, s’appelle le Modern DIY ou Own Initiative Movement. Parmi tous les milieux socio-économiques, nous pouvons observer des individus qui revendiquent le droit de déterminer le fonctionnement de leurs pratiques quotidiennes, que ce soit dans le Maker movement ou les imprimeurs en 3D, des coopératives de nourriture locale qui réclament des terres non-cultivées, des magasins qui surgissent dans des bâtiments abandonnés ou des sites comme « Fix my Street » pour vendre leurs propres marques. Ces initiatives peuvent être facilitées à leur échelle par ces jeux, gadgets et plateformes technologiques.      

En Afghanistan, vous avez mis en place avec succès un système d’assistance télé design entre professeurs et élèves. Pourquoi n’avez-vous pas eu peur de vous installer dans un pays en conflit ?

Nous sommes fiers de ce que nous avons pu réaliser en Afghanistan parce que ces formations ouvertes et à distance aident la reconstruction des systèmes éducatifs  d’après-guerre, tout en amenant de l’espoir pour un meilleur avenir. L’espoir est un bien immatériel, mais important pour faciliter le changement mélioratif. En tant que partenaire avec Oxfam Novib qui a un bureau à Kabul, nous étions au courant des risques possibles et nous avons reçu de stricts conseils de sécurité lors de nos formations. Nos partenaires locaux qui travaillent en Afghanistan à plein temps sont les plus susceptibles au risque. Nous sommes heureux de travailler auprès de du CAH, le Comité d’Assistance Humanitaire, ainsi que les écoles et les instituteurs de la région Parwan. Le programme est en effet mené en collaboration avec un opérateur de télécommunications, Roshan. Roshan gère la ligne d’assistance téléphonique pour les instituteurs. Nous avons donc beaucoup collaboré avec eux ; Roshan offre ses services gratuitement dans le cadre de leur travail CSR en Afghanistan. En septembre, Merel et Lisanne de Butterfly Works travailleront de nouveau à Kabul et cette fois-ci également à  Mazār-i-Sharīf avec le but de rechercher ensemble dans un atelier de co-création, la manière dont ce projet pourrait se développer le mieux dans des régions plus rurales. En ce qui concerne l’éducation de la police, un de nos partenaires en Afghanistan, Paiwastoon, a également développé un programme d’instruction aux téléphones portable pour des nouveaux officiers, programme qui pourrait par la suite être utilisé dans des écoles

D’où vient le budget pour vos projets et votre organisation ?

Butterfly Works possède deux sources principales de subventions : premièrement nous recevons de l’aide du Ministère des Affaires Etrangères hollandais, ce budget est plutôt structurel et nous permet d’atteindre des buts, tels un meilleur accès à l’éducation dans des pays en conflit et faciliter la quête d’emploi pour des femmes défavorisées. Nous travaillons en collaboration avec Oxfam Novib et ses partenaires. Dans un deuxième temps, Butterfly Works fonctionne comme un cabinet-d’experts international qui travaille sur des projets commandés par des ONG afin de créer des solutions innovatrices pour des possibilités d’emploi pour les jeunes. Notre connaissance du design, des nouvelles technologies et des contextes des pays en développement nous rend un partenaire désirable. Cependant, il est toujours difficile de produire un travail de qualité supérieure en tant que petite équipe. Butterfly Works a une équipe de 11 concepteurs et organisateurs.     

Comment est-ce que le leadership peut-il évoluer dans une société aussi complexe et diverse? En a-t-on véritablement besoin? Comment est-ce que nous pouvons gouverner par nous mêmes ?

Nous aurons toujours besoin de leadership. Cependant, aucune loi ne peut assurer que les gens travaillent avec une bonne éthique ; j’ai témoigné de ce que peut devenir un pays sans règles ni dirigeants, comme par exemple l’Afghanistan, ou les taudis dans lesquels la police n’ose intervenir. La loi du plus fort domine et le peuple en souffre. Il faut assurer la sécurité des individus. Donc, oui, je crois que nous avons besoin du leadership. Et les dirigeants ont besoin de bons citoyens. Alors que les sociétés et les contextes dans lesquels nous vivons deviennent de plus en plus divers et complexes, les gens, eux, restent principalement les mêmes. Il leur faut de l’espace pour nourrir leurs talents, leurs droits doivent être protégés et en contrepartie, il nous faut inculquer aux gens la valeur de partage des fortunes. Cette valeur peut être transmise par la famille, la religion, l’éducation citoyenne ou par une multitude d’autres façons. Je crois qu’il y a des plateformes pour des nouvelles formes de leadership, des formes qui donnent plus de place aux initiatives d’autrui, tout en facilitant leur croissance et en leur prêtant une structure.*

Labkultur

LABKULTUR est un webzine européen au service de la culture et de la créativité. Plus de 20 auteurs originaires de la Ruhr, Londres, Rotterdam, Istanbul, Nantes et Kosice relatent depuis leur port d’attache l’évolution du monde digital et social. Ils étudient l’influence de la culture sur le développement urbain et analysent les parcours et productions d’artistes et de créatifs en tous genres. Projet ecce, LABKULTUR considère la créativité comme le moteur de l’avenir de la ville. 

 

http://www.labkultur.tv/en

Sur Twitter : @LABKULTUR

Et sur Facebook https://www.facebook.com/Labkultur.Europe

 

Carte blanche à Labkultur : tous les articles liés