Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

17.09.2012

Article - Serbie : où va la culture ?

Le collectif TKH-Walking Theory, précurseur de l’Artivisme en Serbie

Le collectif TKH Walking theory - Teorija koja Hoda - est un collectif artistique serbe de Belgrade qui organise des projets culturels dans l’espace public et mène des recherches artistiques et théoriques. Depuis sa création en 2000, le collectif se qualifie d'organisation indépendante et fonde « TKH- Center for performing arts theory and practice » (Centre pour la théorie et la pratique des arts de la performance et de la scène). L’indépendance de TKH tient au fait  qu’il ne se réclame d’aucun parti politique même s’il est financé par des collectivités publiques. Les projets du collectif ont pour objectif  une prise de conscience en faveur de la culture.

Les actions de TKH se caractérisent par la mise en théorie de l'art et une analyse des arts performatifs. Elles s'étendent sur plusieurs supports; une plate-forme en ligne (www.tkh-generator.net), un journal (téléchargeable sur le site) : « TKH – Journal for Performing Art Theory » qui traite des activités du collectif, de leurs programmes éducatifs -PATS, Stages de dramaturgie, Deschooling classroom, Knowledge Smuggling), des évènements artistiques (comme Protools, performances chorégraphiques) et théoriques (conférences et laboratoires), des conférences organisées par des artistes et des théoriciens étrangers,  ou encore des programmes dédiés à la réflexion critique sur la scène locale (forum for the « Performing Arts Criticism » « Walking critic »).

TKH- Walking theory semble être le mouvement précurseur du mouvement « Artiviste » à Belgrade. L’ « Artivisme » est un néologisme construit à partir d’« Activisme » et d’« Art », et se traduit par l’action dans l’art. La volonté première est de transmettre, transmettre les possibilités de s’exprimer, d’agir, de créer, de ressentir et de diffuser cette philosophie de l’art au sein d’une Serbie en crise.

La culture, parent pauvre des priorités gouvernementales

Beaucoup de reproches sont faits au gouvernement, notamment le désintérêt  manifeste envers la culture. Le gouvernement serbe consacre une part minime du budget général à la culture (0,83%). Cette part est probablement due à l’image peu lucrative de ce domaine. 30% de ce budget accordé à la culture est réservé aux salaires des fonctionnaires. Certains de ces employés, personnalités influentes, proches du Président, organiseraient des manifestations culturelles gigantesques dans le but de récolter par leur notoriété des fonds pour le gouvernement. Les évènements s’apparentent davantage à des productions blockbuster ; l’art et la culture en eux-mêmes ne sont plus mis en valeur, ne bénéficient d’aucune promotion. On peut prendre pour exemple la « Belgrade Design Week » qui a eu lieu du 29 mai au 5 juin 2012. Sur le site [1] présentant l’évènement, on observe que le Président de la République est le responsable de l’évènement destiné à regrouper les cerveaux les plus créatifs du XXIème siècle. On peut voir également un programme destiné à mettre en lumière les « Smart Stars » (Star intelligente). Le gouvernement fait de cet évènement culturel un évènement mondain et d’ordre politique.

On reproche également au gouvernement l’incompréhensibilité et l’absence de transparence de la répartition budgétaire. En effet, une question demeure : comment l’information est-elle gérée, structurée et distribuée ? En Serbie, on constate l’absence de médiateurs, d’agents spécialisés dans le domaine de la culture. Les données les plus explicites en termes de distribution budgétaire relèvent des domaines économique, démographique et financier. Les données concernant le budget alloué à la culture sont incompréhensibles pour la majorité et ne sont pas adaptées à la libre accessibilité du public. « Les mécanismes de financement ne révèlent rien, les données ne sont pas accessibles et même si elles l’étaient, elles ne seraient pas compréhensibles [2]. »Face à cette désorganisation, un groupe d’artistes, designers, sociologues et artistes étudiants ont communément monté le projet Visible Data Financing Culture, et recherchent eux-mêmes  les informations cachées dans le but de les rendre publiques. Cette action pointe du doigt le problème de transparence également du financement public de la culture au niveau local, régional et national en République de Serbie.

Un décalage dans les attributions budgétaires de la culture

La distribution du budget semble aléatoire, comme le dénonce le document Visible Data Financing Culture destiné à rendre compréhensible le budget à l’ensemble des citoyens. Marko Rakić, Igor Zaro, Fedor Blaščák, trois des participants au projet prennent l’exemple d’une chaîne de télévision basée à Novi Sad, dans le Nord du pays, qui accapare à elle seule 8,92% du budget de la culture accordé à la ville. Ils précisent que cette télévision est très proche du gouvernement.

Le budget de la culture est gelé, et les membres du gouvernement privilégient la restauration des vieux bâtiments et l’organisation de festivals traditionnels. Les politiques semblent peu favorables à la création contemporaine. Marko Radić constate avec regret : « Small guys with great ideas don’t get much of a chance to shine » (Même avec de grandes idées, des gens méconnus n’ont que très peu de chances de briller). [3]

Cette action née d’une impulsion sociale souligne le degré d’implication de la société, des artistes dans l’établissement d’une vie artistique en vue d’un épanouissement. Selon les tableaux du projet Visible Data Financing Culture, avec des chiffres datant de 2010, le budget à la culture représente 6 317 268 000 Dinars serbes soit 58 809 048 Euros. Sur le total du budget culture en République serbe, seuls 2,98% sont distribués aux organisations non gouvernementales soit 188 400 000 DIN (1 753 863 34 €). Les actions du collectif TKH ou des projets comme Visible Data Financing culture sont les signes d’une crise sociale et politique d’après-guerre qui, du fait de l’inertie culturelle de l’État, favorise les initiatives spontanées d’organismes indépendants aspirant à la reconstruction culturelle d’un pays tout entier à travers la culture.

 

La créativité et l’ouverture au public sont mises à mal par les politiques mais activement repris par ces collectifs et artistes, acteurs de la scène culturelle et artistique de Belgrade. Au-delà des moyens financiers, les politiques culturelles actuelles manquent, selon les acteurs de la scène culturelle de Belgrade, d’organisation et surtout de transparence. Autant de phénomènes qui entraînent une mise en question de la culture à Belgrade et en Serbie en général.

 

Une contribution de l’Université d’Avignon, par Méghann Fouéré.