Culture is future » Innovation et numérique

14.05.2012

Article - Ralentissez, vous êtes au musée

Avant d’infuser le monde de la culture, le mouvement Slow trouve ses racines dans celui de l’agriculture. À Rome, à la fin des années 1980, une manifestation menée par le journaliste Carlo Petrini s’oppose à l’ouverture d’un Fast Food sur la Piazza di Spagna. Ce qui s’apparentait alors à un simple fait divers a pris une ampleur inattendue avec la création de Slowfood, une association internationale pour promouvoir la diversité alimentaire et l’écogastronomie.

Très vite, le Slow a dépassé les frontières du domaine gastronomique. Il a connu de prodigieuses déclinaisons : en urbanisme, mode, science, design, tourisme… Il a suscité un véritable élan créatif autour de l’idée de ralentissement. Un réseau Cittaslow a même été créé pour réunir des municipalités du monde entier souhaitant s’engager sur des valeurs communes : restaurer des rythmes de vie plus équilibrés et plus respectueux de la santé des citoyens. Au départ, le constat est simple : le monde ne cesse d’accélérer la cadence. Évolution technologique et sociale, la rapidité s’est emparée des modes de vie en arrachant sur son passage tout ce qui prend un peu (trop) de temps.

Et dans l’art ? Le musée est, par nature, un lieu de ralentissement. L’œuvre d’art impose sa temporalité propre. Mais il n’est pas toujours facile pour une institution culturelle d’offrir le temps nécessaire au visiteur pour percevoir et isoler ce qui fait sens.

La possibilité d’une trêve. C’est exactement la raison d’être du projet mené actuellement au Palais de Tokyo par Carmen Bouyer, étudiante à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Un Instant mon petit est une terrasse buvette, logée dans un entre-deux au cœur des nouveaux espaces du Palais de Tokyo. Des fruits et légumes fournis par des producteurs locaux sont distribués dans un décor où l’usage de matériaux de récupération permet d’allonger la durée de vie des choses. Il ne s’agit pas de créer un nouvel espace de restauration, mais de prévoir le temps nécessaire, en pleine visite, pour une recréation.

Ce projet combine une vision environnementale et une véritable esthétique du temps long. Il n’est pas non plus dépourvu d’une certaine poésie, alors que la mise en scène évoque la tranquillité paysanne de Glaneuses de Millet ou de La méridienne de Van Gogh.

Entre archaïsme de bois agencés et glanés sur le chantier du nouveau Palais de Tokyo, aplats et lettres à la main, atelier d'image et saveur de la fraîche nourriture du potager de l'île de France, Un Instant mon petit est construit une embarcation pour prendre le large.

Expression d'un activisme joyeux autour de savoir-faire nature, amuse-bouche, paroles et pratiques tissées entre paysans et urbains, Un Instant mon petit puise son inspiration dans la dynamique des jardins partagés, de l'économie de moyen et dans la pratique de l'atelier collectif. Il vient les confronter aux métiers de l'art et du design dans une vision autonome du travail fait-main pour rendre ce lieu disponible aux imaginaires les plus fous qui racontent les histoires de l'écologie-conviviale. Il surplombe les expositions du Palais de Tokyo et permet donc au visiteur de s’installer pour un moment, en vigie, sans être pressé par la succession des salles.

Comment donner plus de temps à la réception des œuvres ? Contrairement à certains a priori du mouvement Slow, les nouvelles technologies ne produisent pas que de l’accélération. Le musée online par exemple, est la promesse d’une visite sans contrainte temporelle. Le Google Art Project, avec ses 30 000 œuvres en ligne, permet de ne plus endurer la dimension « consommation rapide » de la visite au musée et d’ériger un nouveau rituel de visionnage des œuvres où le temps suspend enfin son vol.

Une contribution de Paul Rhoné, dans le cadre du partenariat avec Sciences Po

Crédits : affiche de "Un Instant mon petit"